La Saint-Joséphoise du RC Arras (Nord) a conquis ses lettres de noblesse en heptathlo en 2018 : championne de France indoor, record personnel à 6 230 points et un premier championnat d’Europe senior qui appelle de nouvelles aventures au plus haut niveau.

Sept comme hepta. Esther Turpin n’a pas étudié le grec dans sa tendre et idyllique enfance au sein de sa famille saint-joséphoise mais elle n’a pas mis longtemps pour se trouver des atomes crochus avec le décathlon des femmes athlètes. 100 mètres, saut en longueur, saut en hauteur, 200 mètres, lancers du poids et javelot, 800 mètres composent en effet par le menu la plus exigeante, presque la plus ingrate épreuve qui soit.

Comment, à 22 ans, la Réunionnaise est-elle arrivée au sommet de la pyramide nationale et venir titiller les meilleures mondiales ? C’est simple. Par le travail, encore et toujours le travail… Esther était à bonne école, dans ce quartier si paisible du Butor à « Saint-Jo ». Mis à part Julien, tous les membres de la fratrie Turpin pratiquent l’athlétisme. Lucie, Thomas et Benjamin ont montré le chemin et se sont affiliés au SPAC2S (Sport Patrimoine Animations et Cultures du Sud Sauvage) de… Marie Marthe Turpin, la maman. Esther a 7 ans. Elle pratique en fait le triathlon, vélo, course à pied et natation !

Une adaptation difficile

« En vélo, avec Marie Chantelle Lebon, c’est simple, j’étais toujours la dernière. Les autres étaient obligées de m’attendre à l’entraînement, rigole Esther. J’étais assez douée en natation sous la direction de Chrystel Tschumi. J’ai d’ailleurs réalisé un podium sur 50 brasse lors du meeting de l’océan Indien. J’ai toujours aimé cette nage. Mais la natation, c’est ce qu’il y a de plus dur et je ne me voyais pas m’entraîner des heures et des heures dans une piscine. J’adorais l’athlétisme, la piste et c’est presque naturellement que j’ai choisi l’heptathlon. » D’abord sous la direction de Gilles Fontaine à Saint-Joseph puis Cédric Lopez au Creps de Saint-Denis, Esther progresse à pas de géant. Parallèlement, son cursus scolaire la mène d’abord au lycée Lislet-Geoffroy puis en prépa infirmière à l’université. « Je désirais me spécialiser dans le domaine paramédical, en psychomotricité. Intervenir dans les hôpitaux, les crèches, à l’école, auprès d’un public soumis à des handicaps me procure beaucoup de satisfactions. »

A 19 ans, il est temps de réaliser le grand saut vers la métropole. Ses études et son avenir sportif le dictent. C’est en septembre 2015 qu’Esther coupe le cordon ombilical. « J’avais le choix entre Lille, Paris et Lyon dans le cadre de mes études. Je connaissais Gaëtan Blouin, un entraîneur spécialiste des épreuves combinées, qui était à Lille. J’ai signé au RC Arras, un petit club familial, je m’entraîne à Loos, juste à côté de Lille, au Creps de Wattignies. » Et ne croyez pas que l’arrivée dans le nord de la France de la néo-Arrageoise a été un modèle d’intégration. « Ce fut une première année épouvantable, confirme Esther. Le déracinement, la nourriture, le climat, l’environnement nouveau… J’ai fait l’erreur de retourner à La Réunion dès les premières vacances de Noël et je suis arrivée mal préparée pour entamer la saison en salle… » Une année 2015-2016 à oublier.

Une grosse marge de progression

La suite est plus souriante. La Réunionnaise apprivoise le Nord, son sens de l’hospitalité. Elle maîtrise parfaitement les codes vestimentaires de la région, manteau et parapluie, découvre les charmes des environs, la côte d’Opale, la Belgique et Bruxelles, et se découvre cinéphile. Le timing de son cursus universitaire se déroule parfaitement, elle est depuis septembre en 2e partie de sa deuxième année. Il lui reste trois ans pour l’obtention de son diplôme, ayant la possibilité de fractionner ses études. Dans ce climat apaisé, les résultats sportifs suivent sous la férule de ses deux coaches, Jean-Baptiste Vatry et Gaëtan Blouin. Et les titres avec. La saison hivernale la couronne championne de France, elle réalise à Götzis (Autriche) en juin dernier son meilleur total (6 230 points) à quelques encablures du record de France espoir de Nathalie Teppe qui date de 1994 (6 396 points).

Qu’à cela ne tienne. Ses dernières performances plaident en la faveur de la championne de France cadette, junior, espoir et Elite. Septième total français de tous les temps après Götzis, elle dispose encore d’une belle marge de progression qui doit la mener sur la route de Paris 2024. « En une saison, j’amélioré de dix centimètres – 1,79 m – mon record personnel au saut en hauteur. J’ai également battu mon meilleur temps sur 100 haies avec 13’’19. Et j’ai réalisé à Berlin 46,65 m au javelot alors que cette discipline était l’un de mes points faibles. »

Pourtant, sa 11e place – et ses 6 093 points – au dernier championnat d’Europe à Berlin lui a laissé un sentiment mitigé. « Mon parcours à Berlin, c’est une sinusoïde, explique-t-elle. J’ai bien débuté la première journée avec 13’’45 au 100 haies. Puis j’ai alterné le bon, comme le 1,79 m en hauteur, et le moins bon, comme le poids, la longueur ou le 200 mètres. Ça m’a laissé un sentiment mitigé. C’était ma première grande compétition internationale. Mais je pense que j’aurai d’autres occasions à saisir. »

Esther Turpin entend gagner en expérience. Depuis son installation en métropole, elle a déjà mal bourlingué. L’Ukraine, la Serbie, l’Angleterre ou l’Espagne ont été autant d’étapes inoubliables. « Mais je garde d’une compétition en Oregon, aux Etats-Unis, un souvenir extraordinaire. Une grande proximité avec le public, les Américains adorent l’athlétisme et vous poussent à vous surpasser. C’est vrai, notre discipline, comme le décathlon pour les hommes, souffre d’une certaine confidentialité. On est souvent oublié, relégué dans un coin de la piste, alors que les vedettes sont adulées, choyées. Je ne dirais pas que les heptathloniennes vivent avec de la frustration, mais notre spécialité requiert une émulation maximale. C’est un tout. Et le public peut nous apporter ce plus dans les moments importants. »

La Réunionnaise, même si elle a décompressé durant son séjour dans l’île en août dernier – elle n’était pas revenue depuis deux ans –, a pu réaliser un Décastar honnête (8e) et préparer la saison indoor 2019. Malheureusement Solène Ndama lui a volé la vedette (championne de France et d’Europe). A Miramas, la Saint-Joséphoise a sauvé la 2e place et se concentre désormais sur le championnat du monde de Doha en octobre. Et commencer à rêver de Paris 2024… elle n’aura que 28 ans.

Texte: Jean Baptiste Cadet
Photo: Pierre MARCHAL
LEGENDE : 23 ans, 6 230 points à l’heptathlon, championne de France indoor 2018

   Envoyer l'article en PDF   
Article précédentThierry LAW LONG | L’homme de la dernière spéciale
Article suivantJean-François BEAULIEU | Une vie, des Jeux
Installé à la Réunion depuis 28 ans. Après avoir exercé onze ans comme journaliste au Quotidien de la Réunion, puis fondateur d’une agence photographique MozaikImages regroupant 95 auteurs dans l’océan Indien mais aussi au Japon et en Australie, Pierre Marchal a opté en 2005 pour une activité free lance lui permettant de se consacrer à son sujet de prédilection : l’être humain.

LAISSER UNE RÉPONSE

S'il vous plaît entrer votre commentaire!
Veuillez entrez votre nom ici