Elle a lieu juste après une démonstration de force des rodriguais au GRR… Le 18/10/25, 615 coureurs s’élançaient sur la 2ème édition du Métis trail, – 50 km et 2600 m D+ -, cadette du GRR, dominée par la « Cendrillon des Mascareignes » devenue Princesse : en tête des 538 finishers, 2 rodriguais, Brian François Fils en 6 h 6, et J.J. Damien Ravina en 6 h 8, cependant qu’Anne Marie John gagnait avec panache chez les féminines, 11ème au scratch général ! La belle hégémonie sur ce format Métis, de cette non moins belle île Rodrigues, semble à la mesure de sa topographie où le trail est plus dynamique, sans les abruptes parois et les très longues distances propres à La Réunion, mais aussi d’un singulier engagement humain. Avec une telle suprématie rodriguaise chez nous, nul doute que les extérieurs dont les réunionnais, devaient avoir du fil à retordre sur le TDR du 9 nov… La Réunion y a envoyé une armada de champions, tels Jean Marie Cadet, Fred Duchemann, Christopher Camachetty, qui côtoieront 11 nationalités – le thème 2025 « Ouverture au monde », est satisfait – et 1400 coureurs, dont 670 extérieurs, 640 féminines et 760 hommes… Les diverses épreuves se sont upgradées !

Disparition d’Olivier Philibert Pierre, la veille de sa course

C’est avec consternation et tristesse que nous avons appris le décès d’Olivier Philibert Pierre, 18 ans, la veille du Trail de Rodrigues où il était inscrit, et juste après ses examens « Form 5 » au collège Maréchal. Un hommage – suivi d’applaudissements nourris – lui a été consacré par les coureurs, outre celui de Joseph Varok Ravina, Commissaire de la Jeunesse et des Sports. Olivier s’est distingué par son talent et sa passion pour le sport, sa discipline, ses perfs… Il a porté haut les couleurs de Rodrigues, tant aux inter-collèges à Maurice, qu’aux derniers Jeux de Rodrigues, où son esprit d’équipe, sa détermination, son énergie positive, avaient inspiré beaucoup d’autres jeunes… « Rest in peace champion ! », banderoles aux obsèques qui ont rassemblé beaucoup de monde… Tout notre soutien à la famille et aux proches.

Une large implication populaire ; l’exemple de la Famille Edouard

Comme pour le GRR à La Réunion, la plupart des familles sont ici impliquées de près ou de loin dans le TDR, soit en bénévoles, soit en coureurs sur l’un des nombreux formats de courses proposés (8 km de la Tortue, 16 du Gecko, 28 du Solitaire, 52 des Perroquets, 75 du Hibou…) On ne compte plus les médailles du TDR accrochées dans la salle familiale du Lodge Le Solitaire des Edouard, ni les trophées qui trônent parmi les bibelots. Cette année, Aude qui gérait d’ordinaire les inscriptions, a été trop occupée pour les valider dans les temps ; elle s’est lancée dans la restauration à Corail Petite Butte. Dolorès, sa mère, fidèle au TDR, est bien décidée à ne pas rater l’inscription en 2026… Son, son mari, est une Force de la Nature calme et posée,- semblant tenir de son solide père, Blaise Édouard ton Gayome de 98 ans, ancien combattant de la 2ème guerre mondiale ! – et qui a naturellement un profil sportif pour être resté très actif dans différents domaines ; un modèle pour les enfants qui ont su aussi faire tous les efforts pour très bien se débrouiller dans la vie, en aimant le sport…

L’envol du Hibou sort de la nuit avec brio

Dans l’ombre du Perroquet qui trailait depuis des lustres via les hauts de l’île, le lancement du Hibou se fit plutôt discret en 2022, bien que porté en avant par un certain Mathieu Blanchard en 1er vainqueur remarqué… On entendit quelques atermoiements concernant l’alternance du roulant et du technique, qui peut pourtant susciter un engouement sans pareil sur des trails tels que l’Ultra-Marin. Mais un atout majeur allait renforcer le Hibou : faire le tour complet d’une île paradisiaque entre mer (lagon, mangrove, plages…), et terre (socle basaltique, ravines, plateaux, steppes, forêts…) Cette année, l’effectif du Hibou a augmenté, porté par un puissant plateau d’élites. Les rodriguais et mauriciens sont largement majoritaires sur ce format 75 km, cependant que sur le 52 km, ce sont les réunionnais et métropolitains les plus nombreux. Le mieux ancré localement, le magique tour du Hibou devient la course phare du TDR !

 

Les fidèles du Hibou

Nous sommes 4 pionniers du 75 km à avoir terminé les 4 éditions.

  • Marie Roselina Thérèse, chaque année sur le podium féminin, constance dans l’excellence.
  • Gilbert Baudoin ; l’ex prof de math additionne de belles places sur ses courses (3ème, puis 2 fois 4ème, et 6ème cette année, avec son meilleur temps, mais sur un plateau de coureurs très relevé) ; il doit aussi faire d’autres calculs pour gérer à Montagne Bois Noir le superbe gîte/restaurant « Le tropical chez Jeannette » (prénom de sa mère), également co-fondateur du « Jardin des 5 sens » y attenant, visité tant par les touristes que par les classes d’élèves…
  • Silain Flore, le vainqueur 2024 ! 2ème en 2022, 3ème en 23, et 10ème cette année. La classe !
  • Daniel Guyot, 9ème en 22, 11ème en 23, 12ème en 24, et 16ème cette année avec néanmoins 1 h 6 de moins, histoire de m’adapter aux forces en présence, (1er de catégorie). Merci à Michael Allet d’avoir souligné ma fidélité de seul extérieur à avoir fait les 4 envolées nocturnes du Hibou, avec la médaille spéciale des « Volontaires », assortie entre autres, dans une de ces belles vanneries locales, de l’emblématique tourte, et d’un pot de piment limon pour accompagner le curry ourite… Ce n’est pas un mérite que d’y revenir chaque année, mais un privilège par tous les plaisirs que ce tour de l’île procure… (J’y reviens par passion, évidemment sur mes propres deniers, pas en coup de vent mais une dizaine de jours, participant un tant soit peu à l’économie de l’île que j’explore sans relâche). Sur mes centaines de courses faites, je place sincèrement ce trail au sommet. Si Chouette, ce Hibou !

Figures de proue

– Loick Damour : Au sortir du restau d’arrivée, je me retrouve avec lui, avenant envers le vieux (sans la condescendance de certains pros) qu’il sait avoir fait sa Nième Diag’ dont on cause abondamment ; lui ne l’a pas faite à son niveau mais a eu le panache d’aller au bout malgré un ponctuel souci. J’ai l’impression de donner des conseils à un petit jeune, quand l’ami Patrice Chan Seem arrive, 3ème du Hibou, me faisant réaliser que Loick en est le vainqueur ! Ce n’est pas par chauvinisme breton – l’ingénieur en séjour à La Réunion, est morbihannais, bien que Damour fasse réunionnais… – mais le champion est aussi sympa que performant en restant humble. Ludo Collet l’a souligné : sans s’emballer au départ, Loick a fait une course intelligente, finissant à moins de 3 min du record de Victor Guerdin en 2023 ! Je l’ai revu plusieurs fois jusqu’au 14 novembre, avec des échanges toujours enjoués.

– Patrice Chan Seem : celui qui a failli être le 1er rodriguais à finir une Diag’ en 2024, et ce n’est que partie remise en 2026, réalise sur ce Hibou une très belle chevauchée ; sans doute parti un peu vite, il a dû s’accrocher dans les 20 derniers km pour aller chercher la 3ème marche du podium, juste derrière le jeune senior prometteur, Joseph Damien Ravina, mais quand même à 11 minutes devant le réunionnais Christopher Camachetty qui faisait figure de favori sur le papier… Faut dire que le sympathique prof rodriguais, venait de faire un top 20 sur la Mascareignes, et possède déjà, en Master 1, un sacré pedigree !

– Sur ce Hibou, il était logique que Sylvaine Cussot qu’on ne présente plus, domine la concurrence. Mais la locale, Marie Aimée Flore, plus habituée à performer sur le court, n’a pas démérité, qui termine 2ème à ¼ d’heure de Sylvaine. La réunionnaise, Anaïs Hemette, complète le podium 38 minutes derrière, suivie de la mauricienne Nadia Daby Seesaram.

– Sur le format 52 km, notre sympa ami malgache, alias Mamie, s’impose devant l’illustre Président Pommeret n’ayant sans doute pas fini une récup’ de fond après sa belle Diag’. Brian François Fils fait 3ème, cependant qu’Anne Marie John termine 1ère féminine, 7ème au scratch ! Ces 2 rodriguais confirment donc leur exploit sur le Métis Trail de La Réunion !

– Respectivement sur les formats 16 km et 28 km, les Frédéric Duchemann et Jean Marie Cadet – dans une dynamique pré-mondiaux -, étaient totalement intouchables… L’élite JMC, tout en faisant rayonner La Réunion dans le monde, sait se mettre à la portée de tous les coureurs ; et il est bon que les rodriguais l’aient côtoyé sur leur terrain ; source d’inspiration pour certains, et d’émulation pour d’autres ; belle démo avec 18’09’’ d’avance sur le 2ème !

Waro : « Pour l’amour du trail »…

Jean Claude Ah-kang, alias Waro, termine souvent ses propos par sa formule d’amour pour le trail. Le Hibou doit suivre ses marques bleues. Entre ciel et mer, et même en passant par les façades des boutiques, cette couleur n’est pas ici la plus distinctive. Lors de mes 1ères courses du Hibou, ce fut une tâche obsédante de suivre les taches bleues. Connaissant désormais les subtilités du parcours, je peux libérer mon esprit pour d’autres observations. Cependant, après Baie du Nord, Waro s’est rappelé à moi par une œuvre singulière, le garagiste fraîchement retraité étant devenu artiste : un cactus peint du bleu Yves Klein, art éphémère d’un effet mer sur le vert. Et si j’étais le seul à en avoir fait une photo qui pourrait monter aux enchères chez Larry Gagosian ! Je sais les pros moins fidèles aux taches de Waro pour gagner quelques centaines de mètre, en traçant droit dans les estuaires, ce qui peut donner 74 et quelques au lieu des 75 km, et une amélioration du chrono en évitant des pièges techniques dessinés par Waro. Des membres de l’orga disent : tant qu’on a les points bleus en vue, on ne triche pas…

Duo improvisé avec la championne mauricienne de trail long, Nadia

Depuis 2012, Nadia Daby Seesaram, a fini moult beaux trails, dont la CCC – Courmayeur-Champex-Chamonix, 100 km et 6100 m D+ – le 29 août dernier. Hyper modeste malgré un solide pedigree, elle me dit tabler sur 14 heures, mais dès le tiers de course, je lui précise qu’en maintenant le rythme qui nous fait nous retrouver régulièrement, ce serait plutôt autour de 10 heures – prévision qui s’avèrera bonne -, et en respectant parfaitement les marques bleues de Waro ; car à marée basse, il est des anses que l’on peut couper avec aisance, on voit de fraîches traces sur les estrans… Mais Nadia et moi, désormais en réglo duo, on n’a pas fait ça, on est restés des enfants sages ! Ludo l’annonce 3ème – cependant que j’ai joué le lièvre détaché sur la fin -, place relayée par divers sites sérieux (Distances +, Wider…), mais finalement récompensée 4ème. Pour moi qui suis d’ordinaire un vieux renard sauvage, évoluer avec une sympathique championne de la ligue mauricienne de trail, et pour elle avoir un régulateur de rythme expérimenté, ça allait constituer un efficace attelage de circonstances. « Tipa Tipa, narivé » (kréol réyon), « Ti kou ti kou, touy gro Loulou » (Kréol Rodrig)… Au passage, Nadia me dit avoir œuvré pour une usine de désalinisation – sur les 6 produisant chacune 800 m³/j, toujours insuffisantes – que nous dépassons plus vite que l’eau ne court encore dans les tuyaux de Rodrigues, mais c’est plus tard que je réaliserai combien ce fut un honneur de faire la course avec une ingénieur environnement aux rares qualités et avec un beau parcours professionnel outre celui du trail, les deux pouvant s’articuler harmonieusement : https://www.business-magazine.mu/rencontre/portrait/nadia-daby-seesaram-presidente-du-cidb-une-nature-passionnee/ Espérons que, contrairement à Maurice, Rodrigues se développe avec constructions et SAR vraiment verts. Et si le Chef Commissaire sollicitait à cet effet Nadia, présidant le Construction Industry Development Board ?…

Déroulement, en immersion dans la course phare qui ouvre le bal : le Hibou

La veille du départ à 2 h 30 réserve Leguat, j’ai du mal à trouver le sommeil. A tue tête, un coq chante à toute heure, comme pour me dire d’y aller, ou qu’il vient avec moi changer sa condition de civet à pattes ; je ne ferai pas le coq sur cette course qui peut griller les ailes… Dolorès et Son me conduisent au départ après m’avoir fait un petit-déjeuner pantagruélique, ce qui imposera une entame calme avec une bonne charge en carburant pour plus tard. Avant l’envol, cadre salon de thé, sans séga-tambour. Puis ça file vite la nuit jusqu’à Mourouk dans une ambiance de piste aux étoiles ; j’essaie de ne pas trop dépasser les 10 km/h ; aucun souci si ce n’est quelques chiens grincheux… De là, on fait des ricochets en bord de mer au gré de belles criques et allées de filaos. À partir de Pointe Roche Noire, on attaque les falaises, et ça devient plus varié… Aborder Baladirou n’est pas une simple balade, par un long passage technique entre pièges de basalte et corail, et l’on n’est pas mécontent après un Nième petit coup de cul en escalier qui hisse au ravito, de retrouver un peu de goudron… La capitale Port Mathurin est vite atteinte, cependant que mon mode Pac-Man automatique est enclenché, et je ne me rends même pas compte d’avoir doublé de bons coureurs, tel Ronny Roussety, qui me le diront à l’arrivée. C’est le nord qui exigera le plus d’efforts, pas à cause de la survenue d’une ardeur du ciel que je tolère très bien, mais de tout ce qui fait de ce Hibou un trail pas si « roulant » que ça : rugueux rivages, ravines profondes qui imposent d’incessantes relances, pistes poussiéreuses, bandes herbeuses, ornières, dévers, tourbes, épais tapis de feuilles mortes qui cachent de gros cailloux, caps rocheux, galets instables, glissants récifs, sables fins où l’on s’enfonce, gros graviers, vases poisseuses et à trous de crabes – du gentil C’est-ma-faute au redoutable Trouloulou -, corail, croûtes de calcarénite, lames et pointes basaltiques comme autant de possibles croche-pieds, vieilles langues de lave en tapis pour fakirs qui s’étirent vers la mer, pierriers pour géants, et quelques perfides vagues qui viennent vous lécher les pieds, folles végétations dont ces opportunistes épineux « Piquants Loulou » – peste australienne gagnant du terrain depuis 1975 -, salutaires mangroves – palétuviers importés vers 1980 -, envoûtements des criques sauvages… Avoir gardé des ressources pour ne pas « perdre le nord » ! L’Anse Nicolas passée, les parcours 52 et 75 km vont se séparer, laissant au Hibou un plus long vol pour atteindre l’arrivée après un ultime pointage tout au bout de Pointe Corail – le chantier du nouvel aéroport ayant été encore différé – avant de remonter dans la touffeur tropicale vers l’humaine chaude ambiance de la réserve Leguat retrouvée.

Nazir, la ténacité qui finit par payer : magie résiliente propre à Rodrigues…

J’ai connu ce grand garçon, le mauricien Nazir Bhaukaurally, sur l’édition 2023 du Hibou, parmi les 3 déroutés depuis Mourouk sur Montagne Chérie. Cependant que j’opérais une remontada après 7 km et 350 m D+ d’égarement, Nazir allait se griller, et finir à l’hôpital, comme sur la Diag’ 2024 où « il gagne un vol en hélico » depuis Marla ; mais, 15 jours plus tard, il parvient à finir le Hibou en moins de 14 h. Cette année, il abandonne la Diag’ au pied du Taïbit (pas d’abus hélico), mais il finit 3 semaines plus tard le Hibou en 1 h 35 de moins que l’an passé : 25ème en 12 h 18, pas mal ! Disant se sentir toujours jeune homme (pourtant de ma catégorie), il s’est mis vraiment au trail en 2022, encore tout neuf pour les courses qu’il démarre à fond ! Ses amis mauriciens ayant beau lui conseiller de partir moins vite, rien n’y fait, ce qui lui a valu d’être appelé « The Walking Dead ». Mais sur ce Hibou, je l’ai invité à monter sur ma marche de 1er de catégorie, en « Worthy Survivor”… Histoire à suivre.

Du volume durant 8 jours de crapahutages sur l’île

J’aurai parcouru 200 km à pied en 8 jours, pile le kilométrage également fait en scooter, mais manifestement moins de dénivelé qu’à pied où j’ai grimpé 4250 m D+, et ai descendu tout autant. Hormis les 75 km et 1215 m D+ sur le tour du Hibou, ce fut de la balade d’approfondissement et d’exploration où il y de quoi faire ! 109 km², 101 villages, et des sentes sans limite ! En effet, par un infini maillage, tout espace est relié à tous les autres… Et tous les gens sont ainsi reliés, outre du fait d’un tissage topographique, par des bonjours systématiques, des sourires, et des paroles authentiquement bienveillantes. Et ces liens croisés évoluent à la manière d’une plasticité neuronale. Entrelacements permanents, libres et paisibles. Ici, les lianes toupies se mélangent avec les allamandas, le violet avec le jaune… Toutes les couleurs explosent (maisons, plantes, tenues…) dans une commune composition ; l’art très coloré s’imprime sur les bus, les abris d’arrêts, les boutiks… Le métissage est partout ; il n’y a ni clivage, ni clôture, ni cloison. En marchant, sans s’emmêler les pinceaux, on n’arrête pas de tirer des fils menant à la découverte de nouvelles merveilles…

Mes meilleurs « guides »…

Je ne manque jamais de retrouver l’ami Clérino Edouard depuis notre 1er trail du Hibou en 2022. Queenley Collet qui travaille au grand CEPALC de Port Mathurin – Centre de Lecture Publique et d’Animation Culturelle – m’a bien orienté dans mes recherches. J’apprécie les discussions avec la fratrie Edouard dont Sydney, un vrai savant-chercheur par-delà son boulot médical ; la voyageuse Dolorès, connaît tout du monde, jusqu’aux meilleures chansons à textes françaises qu’elle interprète avec brio. À Rodrigues, on apprend beaucoup hors des carcans touristiques… Louisette de la librairie « Le Chercheur d’or » (titre de le Clézio), Baie des Lascars, – ce seul endroit où l’on trouve du monde le soir, au bord de la capitale désertée, le stade mettant de la vie en vis-à-vis du cimetière longeant la route – en connaît un rayon sur l’île. L’atout de Rodrigues reste la primauté du réel sur le virtuel, mais le centre Decoculture – Développement et Écologie par la Culture – et le dynamique CEPALC, subissent une sous fréquentation par l’influence mondiale d’une suprématie des écrans sur le livre, des réseaux sur la lecture… La presse est réduite à un hebdo intéressant, « Kozé Rodriguais » vendu 25 Rs le vendredi au Chercheur d’or et chez Kong (bonne boutik face au Casino) connue comme Joli Store. On évoque 40% de pauvreté absolue sur l’île, mais 100% de richesse relationnelle.

Valeureux volontaires

Dans son dernier opus, Jeanne Cherhal consacre 2 titres à Rodrigues. Si la mélodie a la beauté de l’île, en revanche, les paroles de la parisienne me semblent décalées : « La lenteur règne sur les corps et les cœurs »… https://www.youtube.com/watch?v=grvexNAv_OM Les rodriguais ne sont pas stressés – ni même pressés telles les têtes de limons que nous sommes – mais très actifs… En réalité, de même qu’on sait courir très vite à Rodrigues, de même, on y travaille beaucoup. On se lève tôt, et de nombreux travailleurs exercent plusieurs métiers à la fois dans des domaines très différents. « La lenteur », ce cliché d’une vie au ralenti dans un monde alangui, n’est qu’une projection exotique d’un tenace imaginaire colonial. Pas de folles excitations sociales comme à La Réunion ou à Maurice, mais on se bouge sacrément avec une grande maîtrise ; et il est heureux qu’on y soit encore tempérant et courtois dans la circulation routière ; pas de risque à courir au bord des routes ; hormis quelques « néo-cocos-piqués » qui veulent frimer, les panneaux 35, 40 ou 50 maxi sur les voies principales, sont respectés ; aucun « robot » (nos feux rouges). Rodrigues est l’antidote à la côte ouest U.S. des fusées d’Elon Musk. « Paradis sur terre », elle n’a pas ce rêve fou d’une autre civilisation dans l’univers stellaire. Elle protège son propre univers, perle précieuse ; elle aura échappé à la monoculture coloniale ; pas de « macdonaldisation », une vie saine ; et des rapports vraiment humains. Certes, des progrès s’imposent, en priorités vitales dans la prise en charge des urgences médicales, et dans l’accès à l’eau ; mais la qualité d’un rare vivre ensemble, à bon rythme, est bien réel. Ici, on entre dans une douceur désintéressée, une exception au monde, paisible et pacifiée, si loin de ces roueries mauriciennes d’après les années 80… À Rodrigues règne une formidable gentillesse dont le monde ne devra pas abuser… Et une belle sportivité !

Une organisation visionnaire, gage d’évolutions positives

Aurèle Anquetil André, jadis scolarisé avec Dolorès, est le Grand Homme de l’ombre qui fait rayonner dans le monde ce Trail de Rodrigues dont il est le Directeur Général, outre ses autres fonctions majeures sur l’île. Sortant les 1ers de l’aéroport, Fred Duchemann et moi, nous tombons direct sur Arnaud Meunier, Président de la Rod Trail Asso, qui est vraiment partout au four et au moulin du TDR! Toujours un plaisir et un enrichissement que d’échanger avec Michael Allet, concepteur des tracés, le professeur d’origine mauricienne féru de littérature française, à la fois un très bon coureur – performant sur le trail du Gecko ! – et un éclaireur avisé des possibles dans le cadre d’un développement du trail rodriguais. Nouvelle proposition dans les cartons sur une forme spéciale de 100 km ? Déjà, il ne manquerait pas grand-chose (14 pts) pour que le format 52 km et 2000 m D+ devienne, comme le Hibou, qualificatif pour le GRR, ce qui permettrait aux rodriguais de préparer intégralement chez eux leur inscription à la Diagonale des fous, et d’avoir un choix pour le TDB : du roulant ou bien du piquant, en fonction de leurs atouts. 2 grands formats aux caractéristiques bien distinctes – tour de l’île et parcours de montagnes – pourraient coexister sans se faire de concurrence. À la base, sur les kids races de la ligue, on imaginerait au moins 2 distances en fonction de l’âge des enfants (jusque poussins inclus : 1.5 km ; jusque minimes inclus : 3.5 km). Bien encadrer la pratique sportive des enfants par une différenciation adaptée, est gage d’un vivier de pratiquants dans un écosystème global de la course à pied. Pédagogie du trail en EPS ?

Dynamique insulaire sur des courses qui s’inscrivent durablement sur l’île

Un groupe WhatsApp, « Rod Trailers & Friends » crée une cohésion. Vu la bonne coupure post TDR faite ici, un calendrier complet sort fin décembre ou début janvier. À chaque mois ses évènements, de février à novembre inclus (2025 : Fév, Trail Senpye, Relé Péi ; Mars, Golden Bat Night Trail ; Avril, Trail Cardinal Jaune, MCB Port Mathurin Urban Trail ; Mai, Jeux de Rodrigues, Trail Garlet ; Juin, Trail Inter Îles, Trail Fauvette ; Juil, UBP – Welcome Trail Championship ; Août, Trail Trouloulou ; Sept, Crystal Trail Run ; Oct, Trail for a Cause ; Nov, TDR.) Sans doute serait-il opportun de développer un site Internet dédié. La carte « Ti Boussol » de 2019 indiquait le parcours du trail des Perroquets ; la plus récente ne mentionne que Track road/Trekking… Peut-être serait-il bon d’effacer sur le terrain un tas de marquages obsolètes, en normalisant les parcours stabilisés. Sur les trails de Rodrigues, pas de ces règlements tatillons à n’en plus finir comme à La Réunion ; pas d’exigence de certificats médicaux… Le bon sens, la solidarité, la responsabilité, et la confiance, sont de mise. Une sacrée leçon pour nous ! Un trail qui incarne de fiables valeurs inculquées dès la jeunesse…

Villemont Agathe un exemple d’une jeunesse active – sportive – et éduquée

Le jeune Villemont a déjà participé au Trail de Rodrigues. En aval de « Roche Bon Dieu », la famille Agathe occupe un beau plateau qui domine la cassure Polimene – adieu cascades et anguilles… – autour de laquelle vaquent des cabris sauvages. Villemont de me rappeler des morales locales : « Tout ce qui ne nous appartient pas, on n’y touche pas, pas même ce qui n’appartient à personne ». Les richesses 1ères, au plan matériel, de Rodrigues, seraient – tressées des 3 matériaux naturels, vétiver, aloès, vacoas – le chapeau de paille et le bon panier plein de poissons frais (rare Loubine de novembre, Cordonnier…) savamment cuisinés et dégustés dans la convivialité, sans la profusion de ces biens factices qui détruisent graduellement le monde dominant. Mais la plus grande richesse est ce lien social pétri de bonnes manières : « Dire bonjour tous les jours et à tous, est la base éducative », précise Villemont… Si un enfant y déroge, « on lui met gentiment la honte » qui le vaccine pour accueillir à l’avenir toute altérité, éminente éducation gage d’instruction et de modèle civilisateur. Le concept de « Sobriété heureuse » développé par Pierre Rabhi, n’est pas ici une utopie, car les petits gestes humains de chacun constituent le plus grand trésor de l’île.

Trail voyage

C’est pour moi comme un retour en pays natal, tant Rodrigues m’évoque sur tous les plans, mon enfance dans un petit village rural breton. Beaucoup de visiteurs ont cet indicible sentiment d’un paradis, par ailleurs perdu, mais qu’ils ne savent pas vraiment expliquer, faute de référence dans le passé ; un des « Billets pour Rodrigues » de Marc Gossé, architecte belge Président de l’asso Decoculture, s’intitule « Pourquoi aime-t-on Rodrigues quand on est étranger ? », en vain ; personnellement, j’ai connu cette existence sobre, pauvre mais paisible, au milieu des animaux et de la nature encore propre, labourée manuellement ; les solidarités, les rituels pour préserver les meilleures valeurs, et faire face aux conditions précaires… Au mitan des années 80, il en existait encore une petite survivance à Mafate ; mais, c’en est terminé, d’autant que les délires profanateurs d’un influenceur, en ont clairement sonné le glas pour les traileurs… Certes, on est là pour se faire plaisir, mais ça devrait être dans le respect et la découverte du génie du pays, et pas pour se faire remarquer par des comportements inappropriés aux lieux, totalement décalés… Sur les 6 circonscriptions de l’île, j’ai un faible pour la 1ère, « La Ferme », qui n’est pas un territoire de plages, mais où l’on peut parcourir toute la côte nord très découpée en n’y croisant que des animaux au fil de paysages variés à couper le souffle… Comme un espace vierge. Je l’ai expérimenté, post-course, avec bonheur.

Ouvrir de nouveaux « chemins pour aller » : le trail incarne la « rodriganisation »

Lorsque j’ai intitulé une sortie sur l’île « Strava ne connaît pas Rodrigues », des mauriciens ont souligné qu’ils le déploraient eux-mêmes. Des souhaits avaient été émis avant les jeux 2024 que des sélections de Rodrigues soient distinctes de celles de Maurice. https://www.youtube.com/watch?v=q1pyxwFdqak Et pour 2027 : https://la1ere.franceinfo.fr/mayotte/jeux-des-iles-2027-les-rodriguais-veulent-s-emanciper-de-maurice-1428029.html Rodrigues, tant au plan culturel, religieux, de l’organisation sociale, d’une réelle écologie…, est un territoire singulier qui se distingue de Maurice, un modèle d’humanisme authentique. Alors qu’il est question en France d’en appeler à une « force d’âme pour la guerre », Rodrigues incarne une force d’âme pour la paix ; certes, Maurice y déploie ponctuellement quelques manœuvres (et je savais que mon ATR de retour allait être rempli de militaires), mais elle demeure un havre paisible, un territoire résilient… Il est la métaphore poétique d’une grande maison ouverte au monde entier, sans toit ni porte, – mais sans artificialisation touristique ! -, cet universel avec un fort « local sans les murs », selon Michel Torga… L’île garde des traces du passé – et sans aucun ressentiment après avoir aboli l’esclavage avant nous… -, des Hollandais aux Français (la langue administrative reste l’anglais, mais tous les rodriguais parlent ordinairement le Français). Depuis qu’elle s’est affranchie du statut d’un simple 10ème district de Maurice, en accédant à l’autonomie grâce à Serge Clair (leader de l’Organisation du Peuple Rodriguais), sans oublier Antoinette Prudence décédée en 2007, l’île se construit sur des rêves d’une « direction pour aller »… J’ai eu l’honneur d’être reçu chez ce plus grand homme dans l’histoire de l’île ; il fut un bon coureur dans sa jeunesse, et a souhaité une émancipation sportive de Rodrigues. Je ne suis pas monté à la maison familiale par la route, mais à pied, y arrivant même via le petit sentier depuis le centre de Mont Lubin ; un privilège que d’avoir échangé avec son épouse, humble, et digne au regard de l’état de santé de son mari à 85 ans. À ceux qui désireraient connaître le socle socio-politique de Rodrigues, je recommande la biographie de Serge, qu’il a demandé à Marie Rose De Lima Edouard-Ravina d’écrire, parue en février dernier. Rodrigues offre les possibilités d’un trail « Retour aux Sources », d’une pure aventure à rebours de l’entreprise UTMB. Autonomie est tout le contraire d’indépendance, et il est nécessaire d’entretenir des liens constructifs avec les autres territoires ; il est naturel que La Réunion ait apporté une expertise pour le trail en la personne d’Éric Lacroix ; que des invités dynamisent le trail local ; mais il faudra à l’île éviter le « trail d’importation », affirmer ses spécificités, ses atouts évidents qui collent avec les valeurs originelles du trail aux États-Unis, valoriser ses forces vives, fédérer les passionnés par-delà le people ; parvenir à une autonomie de fonctionnement en exploitant les capacités locales de progrès ; à la possibilité de s’équiper localement, plutôt que de devoir commander chaussures, sacs, vêtements, à l’extérieur… Par-delà le récent succès des rodriguais à l’extérieur, et la grande réussite de la 16ème édition du TDR, la « rodriganisation » du trail reste à amplifier sur sa lancée, et son « modèle économique » unique, à développer… (Cette année, le budget du TDR aurait été de 3 M Rs, soit 56 000 €, et les retombées pour l’île en 5 jours, de 20 M Rs, soit 376 000 €, sources « Esprit Trail »).

 

Perpectives : l’Eden du trail, un atout majeur pour l’île

Le trail – bien en deçà et au-delà des ponctuelles « compétitions » – favorise de façon coopérative, d’une part, le tourisme vert, d’autre part, un dynamisme d’une jeunesse locale qui réinvestit son île. L’arpenter par ses sentes de trail, permet de mieux connaître sa géographie dont les atouts – de formidables richesses sous-exploitées loin de la représentation d’un isolement ! – ont été soulignés par Franky Henriette au Sommet de Rodrigues 2025 organisé par la RGEA. Tout n’est pas rose à Rodrigues ; on s’y résigne avec humour : « À Moris, zot lé riche, à Rodrig, ou rod ! » Passant pas mal de temps, chaque année, en mode rando/trail avant et après le TDR, j’ai perçu des difficultés de la vie ; son coût élevé ; la sécheresse des sols qui pénalise élevages et cultures – production vivrière typique tels les fameux haricots… -, une eau rare aux robinets, les manques de spécialistes outre les 15 médecins généralistes et un sympa psy qui me prit en stop ; la diminution de la réserve de poissons, la raréfaction de ce fameux Kono Kono dont les prix s’envolent ; les pannes du Peros Banhos, ce bateau chinois qui ravitaille l’île depuis février 24, – c’est pourtant plus les Tasman et Zambézia ! – ; l’introduction de quelques drogues ; les détritus qui commencent d’apparaître ça et là ; la multiplication des chiens de rue aux abords de la gare routière côté Baie Lascars, les meutes pouvant attaquer de nuit ; les panneaux dégradés à Roche Bon Dieu, Pintade, Pistache ; un frémissement d’agitation sur les routes, et quelques incivilités de jeunes (c’est la 1ère fois que je vois de petits gamins quémander l’argent, gentiment encore ; et même 2 pré-ados de me demander de leur prêter mon scooter, comprenant néanmoins mon explication des règles ; j’ai assisté à une remontée de bretelles d’un jeune motard par 4 policiers loin de se laisser malmener comme à La Réunion…) ; « l’école, c’est bien, mais la maîtresse est sévère », m’ont expliqué les petits enfants de Serge Clair : ici les élèves sont encore cadrés… Le socle des traditions authentiques et de la religion empathique, est gage de cohésion sociale. Beaucoup de jeunes quittent l’île pour Maurice, voire l’Australie, rêvant de meilleures situations sociales, le nombre de 44 000 habitants restant stable ; cet exode pourrait être endigué, et il faudra résister aux sombres remous du monde par-delà le calme et lumineux lagon… Le trail aide à renforcer les liens sociaux et à mieux ancrer la jeunesse dans le territoire par la conscience d’une rare qualité de vie qu’il peut offrir… Rien n’est jamais acquis, mais nul doute que le meilleur sera préservé, tel cet Eden du trail qui devra trouver un juste équilibre entre un développement soucieux du cadre insulaire (à La Réunion, ça semble mal tourner…) et des liens maîtrisés, calibrés, raisonnés, avec le trail mondial. Ici, il manifeste un souci écologique, de là l’usage proscrit des rubalises… Le trail pourrait relier, élargir d’une empreinte positive, éducative, les 2 réserves naturelles, Grande Montagne et Anse Quitor (outre l’île aux cocos, et l’île aux sables). Rodrigues est relativement petite – et restera à dimensions humaines -, mais raison et cœur y sont grands pour aller de l’avant sur les meilleurs chemins avec les hommes de bonne volonté qui la peuplent comme nulle part ailleurs ; et une jeunesse sportive, cultivant la belle identité locale, est gage de forces d’avenir.

« Mo Kotan Rodrig ! »… Et son trail ! « Tout Korek ! »

Merci à la Rod Trail Association, à ses 14 membres organisateurs, et à tous les bénévoles de terrain, environ 250 ! Bravo à tous les coureurs. 2025 aura conjugué le renforcement de l’ancrage avec l’ouverture au monde ; maturité, résultats remarquables, rayonnement ; on rêve déjà de l’édition 2026…

Tous les podiums

  • 75 km Hibou – F : CUSSOT Sylvaine, FLORE Marie Aimée, HEMETTE Anaïs – M : DAMOUR Loick, RAVINA Joseph Damien, CHAN SEEM Patrice
  • 52 km Perroquet – F : JOHN Anne Marie, LEMAITRE Justine, FOURNIER Kaelia – M : ANDRIANIRINA Rivosoa Hobilalaina, POMMERET Ludovic, FRANÇOIS FILS Brian
  • 28 km Solitaire – F : HOARAU Michelle, SOUBRY Marie, FRANÇOIS Leria – M : CADET Jean Marie, HOAREAU Louis, MARSY Artus
  • 16 Gecko – F : RAMCHARAN-MALOO Damini, PIERRE LOUIS Rose Lionella, ROBIN Marie – M : DUCHEMANN Frédéric, MARIANNE Jameson, PERRINE Eusebio
  • 8 km Tortue – F : LOUIS Marie Jessic Jeshna, CATHERINE Amy Regina, SPEVILLE Marie Lea – M : FRA Darius, CHAVRIMOUTOOO Daren, PERRINE Brindell
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Pierre Marchal
Installé à la Réunion depuis 28 ans. Après avoir exercé onze ans comme journaliste au Quotidien de la Réunion, puis fondateur d’une agence photographique MozaikImages regroupant 95 auteurs dans l’océan Indien mais aussi au Japon et en Australie, Pierre Marchal a opté en 2005 pour une activité free lance lui permettant de se consacrer à son sujet de prédilection : l’être humain.

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