Patron emblématique du Grand Raid depuis 1998, Robert Chicaud évoque son histoire et les enjeux majeurs de l’événement sportif réunionnais le plus improbable.

Comment un avocat se retrouve-t-il à la tête du Grand Raid ?
C’est arrivé pour commencer parce que je me suis mis tardivement à faire du fractionné en montagne, donc à courir. Ca remonte au début des années 90. J’étais un coureur très modeste. J’ai dû faire la course quatre ou cinq fois. On m’a ensuite sollicité pour devenir membre de l’association à l’époque de Jean-Pierre Charron, le sauveur de l’épreuve.

Avec quelle mission ?
Au tout début, je faisais énormément fonctionner ma photocopieuse. D’où l’intérêt d’avoir un ami avocat dans l’organisation. Je démarchais également des clients pour des petites sommes qui couvraient à peine notre budget papeterie, donc très loin du million d’euros qui est le notre aujourd’hui.
Vous finissez par devenir président.
Oui, presque par défaut .

Par défaut ?
Je dis ça avec un peu d’humour. Disons qu’au moment de se répartir les tâches au sein du comité, personne ne manifestait vraiment l’envie de prendre la présidence. Je l’ai acceptée.

A contre cœur ?
Non, absolument pas. C’est une charge mais doublée d’un plaisir dans la mesure où on a l’impression d’être utile et de servir le sport, le trail et l’ultra-trail, ma motivation première. Tous les ans, nous remettons en question nos titres respectifs. Personne ne brigue celui de président. Donc, je le répète, je le reste par défaut.

Vous avez 76 ans. Pensez-vous à votre succession ? La préparez-vous ?
Oui et non. Je pense que ça se fera naturellement. Si je prends définitivement ma retraite professionnelle, je m’éloignerai peut-être de la Réunion pour n’y revenir que de temps à autre. Là, ma situation serait incompatible avec la charge de président.

Mais pour le moment, c’est toujours vous le chef ?
Je suis président mais je ne suis pas le chef au sens autoritaire du terme. Personne n’a cette prétention. Je me situe plutôt dans l’esprit du chef d’orchestre, c’est-à-dire dans la peau de quelqu’un qui ne serait rien sans ses instrumentistes.

Vous évoquez un budget d’1 million d’euros. C’est un budget équilibré ?
Sur ce point, les choses ont le mérite d’être claires, nous sommes exemplaires. Nous travaillons avec un expert-comptable, nous avons une double signature sur les chèques, nous n’avons jamais eu une trésorerie négative. Nous dégageons en général un excédent de 10 à 15 .000 euros qui nous permet par exemple de renouveler notre parc informatique ou de continuer à innover dans la sécurité.

 

« Tellement de paramètres nous échappent »

Le sécurité, votre préoccupation majeure ?
C’est la priorité numéro un.

Comment la gérer sur un tel événement ?
C’est complexe. Tellement de paramètres nous échappent. A commencer par le caractère individuel de la personne. Dans quel état arrive-t-elle chez nous sur les plans physiologique, physique, affectif et sportif ? Ce sont autant de contextes qui nous échappent totalement.

La première sécurité ne commence-t-elle pas par celle du parcours ?
A travers les options d’itinéraire qui nous sont proposées par notre directeur de course, Denis Boullé, nous choisissons de passer à des endroits qui sont raisonnables. Même s’il s’agit de la Diagonale des fous, le rationnel prédomine. Il n’y a pas que des randonneurs contemplatifs. Il y aussi des compétiteurs un peu fous. Tout en restant difficile et sélectif, le parcours doit donc être établi de façon à ce qu’il soit le plus sécurisé possible. C’est un objectif permanent. Idem au niveau du ravitaillement. Il est conçu de façon à anticiper les besoins des participants, donc les éventuels problèmes.

Vous ne pouvez pas tout prévoir ?
Non, c’est pour cette raison que nous avons revu notre devise. Au départ, on disait que le Grand Raid était une course ouverte à tous. Depuis quelques temps, nous préférons dire que le Grand Raid est une course ouverte à tous ceux qui sont bien préparés.

C’est-à-dire ?
Nous passons notre temps à dissuader les gens de s’y inscrire. Nous exigeons maintenant des compétiteurs qu’ils apportent la preuve qu’ils sont des coureurs aguerris, selon des critères précis. C’est une façon majeure de travailler à la sécurité. Nous en avons beaucoup d’autres, notamment celle établie avec notre médecin référent, Rémy Mamias. C’est une épreuve hors du commun qui demande une dépense d’énergie hors norme, à nous de nous assurer que la personne est bien prête.

Un accident est malgré tout toujours possible ?
C’est vrai. En 2012, nous avons eu le déplaisir de constater qu’une personne était décédée à la suite d’une erreur de sa part puisqu’elle s’était écartée de l’itinéraire choisi par nous pour prendre un raccourci qui lui a été fatal. Nous avons eu également deux décès en 2002. Dont celui d’un médecin anglais pourtant habitué des trails, victime d’un arrêt cardiaque, totalement imprévisible, qui prouve que personne n’est à l’abri de quoi que ce soit. C’est évidemment regrettable . Mais si on ramène ces chiffres à ceux de la participation, c’est presque rien même si c’est toujours trop.

Vous êtes aujourd’hui obligé de refuser du monde. C’est frustrant ou c’est flatteur ?
Sans fausse modestie, c’est la reconnaissance de notre notoriété. Donc, c’est plutôt flatteur. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il n’y a jamais rien eu d’écrit entre nous. Nous sommes des gens qui aimons la montagne. Donc on la respecte et on ne fait pas n’importe quoi. A partir de là, la limitation du nombre de participants est venue naturellement. Le chiffre de 2000 – 2500 nous semblait être un chiffre raisonnable.

Pourquoi ne pas accepter plus de monde ?
Nous pourrions très bien accueillir 4000 personnes. Mais pour quel résultat ? Massacrer le parcours, créer des bouchons sur les sentiers, négliger la sécurité ? Ce n’est tout simplement pas possible.

Le Grand Raid est-il la plus belle course du monde dans sa catégorie ?
La plus difficile et la plus belle, tel était notre slogan. Le Grand Raid, c’est d’abord et avant tout la rencontre de gens de tout bord qui partagent la même passion, c’est sa grande force.

C’est vrai sur d’autres courses ?
Probablement pas tout à fait de la même façon. Nous allons à l’extérieur, au TMB notamment, ce n’est pas la même chose.

Vous faites allusion au fait que le Grand Raid soit très ancré au sein de la population réunionnaise?
La participation de la population est exceptionnelle. Je ne cesse de dire que le Grand Raid est un héritage culturel de La Réunion. Nous ne sommes que les dépositaires d’un événement partagé et porté par la population. C’est ce qui le rend le plus extraordinaire et le plus sympathique.

Vous êtes également conscient de jouer un rôle important dans la promotion de la destination Réunion à l’extérieur ?
Ce sont des familles entières qui viennent de l’extérieur à l’occasion du Grand Raid. Il apporte chaque année environ 10 millions d’euros à La Réunion.

Vous vous considérez comme un véritable vecteur touristique de La Réunion ?
Touristique et économique. Nous perpétuons également ce qui est l’une des caractéristiques historiques de l’île, son sens de l’accueil. Venez voir comment nous accueillons les gens. Ils n’en reviennent pas. Nous remettons au goût du jour la traditionnelle hospitalité du peuple réunionnais. L’IRT a bien saisi cette dimension du Grand Raid. C’est par exemple lui qui finance le cadeau que nous offrons à chaque arrivant. C’est un geste auquel nous tenons beaucoup.

Combien de bénévoles sur chaque édition ?
Il y a deux groupes de bénévoles. Entre 1500 et 1800 personnes sont sur le terrain et s’occupent essentiellement de la course. Et 800 autres assurent le service médical et paramédical. Je défie n’importe quel organisateur d’avoir un panel aussi fourni. C’est énorme.Il y a bien un tiers des compétiteurs qui n’arriverait pas à bon port sans cette aide. On peut nous le reprocher en nous disant que nous faussons quelque part l’esprit de la course. Nous assumons. Car pour les gens qui arrivent dans les 500 derniers, l’essentiel ce n’est pas le classement, c’est la joie de terminer.

1000 euros pour le vainqueur, vu l’époque et l’effort, c’est dérisoire ?
Manifestement, oui. Dans d’autres grandes courses, il n’y a d’ailleurs plus de prix. Pour l’instant, nous laissons cette dotation.

170 euros l’inscription, là en revanche, ce n’est pas donné ?
C’est un tarif normal, c’est même un peu plus cher sur d’autres épreuves comme le TMB. C’est logique puisqu’ils font du bizness. Chez eux, tout a un prix. Pas chez nous.

Votre empreinte écologique sur le parcours, comment l’appréhender ?
Après la sécurité, c’est notre seconde priorité. On nous prête un site propre, nous le rendons propre, voire plus propre. Nous sommes montagnards, nous savons ce que nous devons à la nature. Nous la respectons. Ce sont nous les bénévoles qui ramassons les souillures des personnes qui ont pris du plaisir. Ce n’est pas normal. Le respect de la nature passe également par le respect de l’itinéraire qui a été choisi avec le¨Parc et l’ONF. Nous sommes très vigilants, en particulier sur les raccourcis. Globalement, nous ne désespérons pas de faire changer les mentalités. Mais je ne sais pas si nous serons encore là pour le voir.

Texte : Etienne Grondin
Photo : Pierre Marchal

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Installé à la Réunion depuis 28 ans. Après avoir exercé onze ans comme journaliste au Quotidien de la Réunion, puis fondateur d’une agence photographique MozaikImages regroupant 95 auteurs dans l’océan Indien mais aussi au Japon et en Australie, Pierre Marchal a opté en 2005 pour une activité free lance lui permettant de se consacrer à son sujet de prédilection : l’être humain.

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