Après ma sortie de 66 km 666 m, j’étais parti pour une récidive de 77 km 777 m… Avec ce nombre, j’aurais pu évoquer ma période autour des vingt ans dans le 77, la Seine et Marne, en particulier à Meaux et ses environs où j’ai déjà bien bougé (course le long du canal de l’Ourcq et de celui de Chalifert, Yoseikan Budo à Monthyon ; danse, barre à terre à Trilport ; planche à voile à la base de Jablines ; planeur, vol à voile, à Coulommiers : beaucoup de vélo dont des départs au long cours jusqu’en Bretagne…). Et, ici, c’est au mois d’avril 1977 que l’île offrit la plus spectaculaire expression de sa nature profonde, en dirigeant des coulées sur Notre Dame des Laves…

Mais m’étant trompé sur le retour à Saint André après la sortie de la route de Salazie, je passe finalement le 80 km. Je repense aux bornes kilométriques du championnat de France du 100 km à Cléder ; celle du 80 affichait : « Allez, quelques pas de disco ! »… Quand on passe correctement le 75 (ce qui correspond en gros au mur du 35 du marathon), on en est bien capable de cette fantaisie, tant on sait que la course est jouée alors qu’on a fait le plein d’hormones du plaisir. Ah, les années 80 ! Leurs innovations technologiques, leur foisonnement musical, l’effervescence des ambiances débridées issues des années 70, la libération toujours plus affirmée des mœurs ; la démocratisation du jogging, l’explosion de différentes formes de la course à pied, des randos nomades, du goût des voyages…

Je repense justement à mon premier séjour sur l’île de La Réunion en 1985, et précisément à Bras Panon qui sera aujourd’hui le point d’inflexion de ma course. Cette ville calme est demeurée bien agréable contrairement à Saint André dont l’état devient inquiétant au piéton… Je ne voudrais pas paraître rabat-joie et cette situation ne date pas de la dernière pluie, mais je pense aux personnes vulnérables pour qui les restes de trottoirs défoncés, notamment de part et d’autre du temple malbar sur une grande longueur, présentent de redoutables pièges. Les sentiers de montagne sont souvent plus roulants. Quant à l’aspect sanitaire, des bouches d’égouts vomissent un jus putride qui se mêle à la course des eaux pluviales mal endiguées ; autant dire qu’on court les pieds dans la merde, le nez dans un nuage de pollution des voitures en collapsus circulatoire, garées partout, entre lesquelles il est bien difficile de se frayer un passage… Et c’est un plaisir d’avoir la surprise d’être interpellé par le copain élite Alain Noël, fair-play au volant de son camion dans un pareil foutoir si hostile pour la course à pied…

Par ailleurs, entre le pont de la rivière du Mat – aux eaux bien tumultueuses ce jour d’orages – et les abords de Bras Panon, faute d’accotements, il m’a fallu plusieurs fois sauter vite fait dans les douves pour éviter d’être buté par des bolides qui balancent en passant des vagues d’eaux sales… N’en déplaise aux obédiences bobos d’écolos, il devient bien difficile de rejoindre à pied les villes réunionnaises (et, on ne le sait que trop tristement, dangereux à vélo). Cependant l’arrivée bien méritée à Bras Panon, plus sûre et rassurante, permet de se détendre, tout en s’amusant au passage des sculptures d’Henri Maillot-Rosély, dont le fameux « Mannaken Pis » qui a fait polémique… Depuis 35 ans, j’apprécie toujours autant cette ville que d’y courir, repensant au dernier 10 km où j’avais fait 1er V3 devant des noms qui incarnent à la fois la fulgurance en course et le génie du lieu : Babef et Pajaniandy… Mais je suis loin, aujourd’hui, de cet exercice de résistance…

Même si les adaptations des coureurs à l’ultra-fond sont très différentes, il convient, en moyenne, d’adopter une allure douce à 3km/h de moins que lors d’un marathon. Pour espérer finir un 100 km en moins de 10 h, ce qui était ordinairement mon cas, mieux vaut ne pas dépasser 3h15 au marathon (3h17 lors de mon dernier marathon au profil bien bosselé, Saint André des eaux). Un sur-régime peut s’avérer fatal pour la suite (impossible de se refaire la cerise comme dans l’ultra-trail). Pour l’entraînement au 100 km, il convient de ne pas dépasser 10 % de résistance qui doit demeurer douce, elle aussi… A noter qu’une température avoisinant 30° comme c’est souvent le cas sur le littoral de La Réunion, fera mettre au moins une heure de plus qu’à 20°. A l’opposé, 15° peut faire gagner du temps, car en matière d’endurance longue, le refroidissement de la machine est primordial ; ce qui est le cas pour des animaux qui s’y adonnent tels les oiseaux migrateurs. Et comme pour ces derniers, il n’est pas inutile, contrairement aux courses de résistances, d’avoir un petit stock lipidique… Et un bon carry des familles n’est pas à exclure…

Allez, après avoir salué dans la nuit 2 factions de police, je rentre en écoutant le titre nommé « 80 » sur l’album « Kerplunk » du groupe Green Day, en pensant à cette satanée île à rendre fou – « l’île compagne, fontaine, à la fois fête et dérive, Éden et son envers…», Carpanin Marimoutou au travers « L’île/écriture », Éditions La goutte d’eau, ADER, 1980 (encore ce nombre…) – ; toujours debout, je la trace à tire d’ailes, malgré ses boues, jusqu’au bout…

Texte et photo Daniel Guyot

   Envoyer l'article en PDF   
Article précédentLe Beach Hand débarque à La Réunion.
Article suivantÇa passe pour Defay et Florès en Australie
Daniel Guyot
Daniel Guyot est le recordman absolu en termes de Diagonales achevées. En trente ans de grandes traversées depuis la Marche des Cimes, il est le trailer le plus assidu. A 60 ans, Daniel Guyot aura passé la moitié de son existence à courir après celle qui affole son palpitant depuis trois décennies. Une certaine Dame Diagonale. L'histoire de La Réunion étant intimement liée à celle de la Bretagne depuis les origines, il n'est finalement pas si étonnant que ça qu'un Breton le soit également à celles du Grand Raid.

LAISSER UNE RÉPONSE

S'il vous plaît entrer votre commentaire!
Veuillez entrez votre nom ici