Il est 7 heures ; en ce dimanche matin, Bras Panon s’éveille à peine alors que nous en décollons pour une course au long cours allant circonscrire tout le massif du Piton de La Fournaise, au fil de sa base océanique. Mireille fera 50 km avec moi, ce qui la mènera jusqu’au village du Tremblet ; je continuerai pour en faire 100, ce qui me fera rejoindre l’aéroport de Pierrefonds. C’est Odile Sabattié qui ouvrira la route en voiture en nous attendant pour un ravitaillement tous les 5 à 6 kilomètres, (malgré les difficultés pour trouver des stationnements corrects) ; suprême confort au regard de mes habituelles escapades en solo avec les moyens du bord. Il me faut au moins un litre d’eau pour 10 km (pure, sans aucune poudre) soit plus de 10 l au total, et, outre ma petite réserve alimentaire de pain d’épices et de gâteaux salés d’apéro dans le sac à dos, de ponctuels apports complémentaires, style compotes et bananes, voire un déca chaud avec pain sportif, sont bienvenus aux ravitos assortis d’une petite pause conviviale… Le luxe des grands voyages en 1ère classe…

La montée progressive en vitesse de croisière s’effectue à rythme modéré ; l’atmosphère de cette côte au vent est toujours relativement fraîche et la route est encore calme qui fend les verdoyants champs de cannes en offrant de belles vues sur les lointains sommets bien dégagés. Ces derniers nous toisent et nous réduisent en laborieuses petites fourmis autour d’un gros pot de miel… Mireille est très concentrée, silencieuse, le plus souvent sa play-list dans les oreilles pour cadencer les pas, déstresser le système nerveux central, et harmoniser les ondes de dépolarisations… Grimpant tranquillement vers le pont de la Rivière de l’Est, nous rencontrons déjà pas mal de connaissances, dont le sympathique et solide, soliste cycliste, Patrick Jourdain. Nous n’hésitons pas à faire quelques petites pauses touristiques avec prises de photos par Odile, comme au passage de Notre Dame des Laves, (cernée par les coulées de 1977). La plongée vers Sainte-Rose déjà passée et, plus avant, celle vers Bois Blanc, permettent de dégourdir les abattis en se laissant couler dans les descentes (sans casser les fibres) ; et l’enchanteur enclos est vite atteint, sous ses grandes pentes des langues de laves, un autre monde des pulsations du sang de la terre que même nos cardios bas ne sauraient imaginer, même s’ils ont été très lointainement forgés de ce magma…

Bientôt les caillots de voitures vont se densifier, qui obstruent la veine de bitume en se rendant sur la zone d’éruption en amont ; on devra y forcer une thrombose de Cocos Vides… Mais avant d’y parvenir, au beau milieu de ce sublime espace naturel qui inspira un grand très moment de poésie nocturne à Antoine Guillon lors de son tour de l’île (sa frontale lui semblant balayer des merveilles), une gourde de boisson péi (à faire grossir en installant de futurs AVC), m’est balancée au nez depuis la fenêtre d’une auto qui vient de doubler en nous frôlant dangereusement… Au risque de refaire le râleur, je réitère mon rituel à ne pas me taire face aux incivilités des automobilistes ; je ne peux m’y faire ; les caisses rendent cons. On n’est pas puceau de la méchanceté comme on l’a été de la volupté ; pas envie de se faire baiser par une bagnole folle, par le trafic des concentrations de motos qui déconcentrent la course avec les pots trafiqués… En me gardant bien d’instrumentaliser le sport par la politique, je serais enclin à soutenir deux grandes figures de la course à pieds sur l’île qui se portent pourtant pour des partis adverses aux prochaines élections, du simple fait qu’ils sont tous deux d’humanistes policiers de terrain de grandes valeurs. Et je me dis que de quelque bord que ce soit, sans la Discipline, comme aime à la répéter Hailé Gébrésélassié, le Négus du marathon, rien n’est possible ; la Discipline dans ces deux principales acceptions : 1) s’ancrer au cœur d’un domaine pratiqué (on dirait scolairement, une matière) ; 2) adopter des règles de conduite. C’est ainsi que tout en restant enjoué et léger, je fais ce 100 km avec discipline dans les deux sens énoncés. (Pour recouvrer une communauté humaine viable, avec de sportives valeurs, l’EN devra s’en rappeler un jour, s’il n’est pas déjà trop tard…)

Nos pas nous portent près des plages du débarquement pour Mireille. Cette bataille des 50 km kilomètres lui est acquise. Ce n’est pas donné à tout le monde dans sa catégorie Master F 3 ! Quelles féminines de l’île se sont-elles confrontées au 50 et au 100 route ? Nous passons, pimpants, sous des pieds de pimpins (qui font les joies des restaurateurs Saint-Philippois )… Il est bien agréable de longer les falaises basaltiques, en admirant la mer couleur menthe à l’eau, ce qui attise une soif à consommer plus qu’un litre au 100 alors que la chaleur se renforce et que je surveille le compte-tours pour ne jamais dépasser les 110, même en côtes….

Mireille, sentant l’écurie, a dans notre cavalcade volcanique, un regain de vélocité avant d’atteindre la fin du cinquantième kilomètre qu’elle boucle avec une aisance déconcertante ; elle annonce déjà que le jour lointain où elle fêtera ses 50 ans, ce sera avec cette même épreuve symbolique… Vu mon âge, pour suivre cette perspective de remplacer les bougies par les kilomètres d’une épreuve de course à pied, me voici obligé d’aller sur le 100… On pourrait penser que « ce n’est pas du gâteau » avec l’âge… Mais en réalité, l’endurance reste l’affaire de vieux briscards qui ont autant de souffle pour éteindre d’un coup toutes les chandelles fondantes que pour atteindre d’une traite les buts d’ultras-fondus…

Mireille faisant le reste en voiture avec Odile au volant, je dois donc ensuite relancer seul dans une chaleur accrue et en avalant quelques bonnes côtes comme après ce fameux Cap Méchant – 64,5 km de Bras Panon, soit tout juste 104.5 depuis Saint-Denis par l’Est ; je viens en éclaireur d’une prochaine aventure partagée, n’est-ce pas Arnaud… – qui fut un super spot de départ pour les Diagonales… Ces 100 km se font sur près de 2500 m d’oscillations verticales… C’est significatif ; difficile de concevoir un 100 km en ligne, plat, sur cette île…

Ça va au mieux en engrangeant les bornes ; au rythme bien inférieur à celui de mes compétitions en 100 km, les sensations seront excellentes jusqu’au bout où j’aurais pu encore aller loin. (N’en déplaise à untel qui pourrait me qualifier de « faux humble » ou à tel autre, de « bourrineur des longueurs » en unité de mètres ou de mots…) J’en ai tendance à faire le clown dès lors que je rejoins mes accompagnatrices ; les hormones toutes animales… Mireille commettra quelques indiscrétions en postant sans me le dire des lives à l’approche des 70 km, sur FB ; ainsi aurai-je le soutien d’amis de l’hexagone dont les exaltés des ultra-runs et accrocs à la Dodo, alsaciens… Et localement, c’est notre plus grand coureur de l’île, Jean Marie Cadet, qui partagera mes loufoques interviews. Merci à lui ; ce qu’il sait faire, notre mentor, relativise nos propres efforts…

Je perdrai malencontreusement mes accompagnatrices après Saint-Joseph ; elles n’ont pas compris que je passe par l’ancienne route de Grand-Bois, en bord de mer, pour rejoindre Terre-Sainte (une pensée pour Louis Ulentin, alias Loulou), puis l’ancien Port de Saint-Pierre ; (je soupçonne leurs arrêts aux buvettes à Dodo qui auront altéré leur discernement…). Aussi me faudra-t-il, sur les 30 derniers km, mendier de l’eau aux maisons, puis dans les bars ouverts sur le Front de Mer de la capitale du Sud, où le grand boulevard, loin d’être ouvert, lui, à la cavalcade pédestre comme au Grand Raid ou aux Foulées Fénoir, se retrouve saturé dans un coma de circulation, avec des marées humaines sur les côtés… J’atterris en ville comme un chien dans un jeu de quilles ; cette portion citadine s’avèrera la moins enthousiasmante… Je monte avec le soir sur l’aéroport de Pierrefonds où je n’aurai pas besoin de prendre un vol pour Gillot, puisque mes accompagnatrices appelées au GSM, viendront finalement me récupérer. Nous rejoindrons Saint-Denis par l’ouest, en clôturant un plaisant tour de l’île.

Sans vouloir plagier le célèbre titre d’un certain Céline, par ce « Voyage aux bouts des nuits », du déclin de l’aube de l’une, à la montée de lune de l’autre, (et pour une « guerre » autrement plus intéressante), à la faveur de ces 100 km, ne subsiste dans ma vieille carcasse racornie plus une seule particule qui ne soit enjouée de cette belle émulsion diurne, dont l’aboutissement cède déjà à la nostalgie d’avoir bien vécu cette sacrée journée… Tout ce que l’on respirait (hormis les voitures), entendait (sauf les pétaradants véhicules), voyait des paysages (sauf les déchets), imaginait, ressentait, rêvait, espérait, parcourait, tout cela était merveilleusement activé par la mise en route libératoire, jubilatoire, au long cours, comme dans les deudeuches qui partirent aux toutes premières vraies vacances (issues du Front Populaire de 36) dans les années 50….

Si l’on perd une grande partie de sa jeunesse à coups de maladresses, il devient en courant possible de mûrir plus adroit, plus droit ; d’un corps sans doute moins fort (encore que mon GPS me dise avoir un « âge de forme physique » de 20 ans…), mais mieux dompté. C’est ainsi qu’on peut faire face à ce qui advient, au temps qui passe inéluctablement pour aller vers l’hiver de ce redouté envers de la vie… Dans la course au long cours ritualisant une vie entière, il fait toujours un temps de poèmes à s’ouvrir aux grands dehors ; il y fait un temps de bohème à déjouer les jours de mauvais sorts… De quoi avoir assez de feu en soi pour continuer de faire danser la vie au fil des pistes et des routes, sans déroute… Et en réalisant ces longs périples, je pense à Axel Kahn, tout proche de la mort en ce moment, exemplaire de dignité, qui laisse les récits de ses belles et longues escapades pédestres, ses traversées grandes de la France, par monts et par vaux, de long en large, sans regret… Sans illusion non plus sur le rien au bout de la vie, mais en passant le meilleur flambeau qui éclaire les longs et beaux chemins, aux vivants… Ah, perso, sans prétendre être un passeur de feu, je me contenterai de l’épitaphe (à chacun de le compléter avec son vocabulaire, ceux qui me connaissent bien ne se tromperons pas) : « Il a bien bougé son c.., ce petit c.. ! » Et pour encore mieux le mériter, dans quelques jours, on remet ça, en plus intensément…

Texte et Photos Daniel Guyot

Rate this post
   Envoyer l'article en PDF   
Article précédentEnzo Hoarau en phase de rééducation
Article suivant25 ans de World Sports Photography Awards
Daniel Guyot est le recordman absolu en termes de Diagonales achevées. En trente ans de grandes traversées depuis la Marche des Cimes, il est le trailer le plus assidu. A 60 ans, Daniel Guyot aura passé la moitié de son existence à courir après celle qui affole son palpitant depuis trois décennies. Une certaine Dame Diagonale. L'histoire de La Réunion étant intimement liée à celle de la Bretagne depuis les origines, il n'est finalement pas si étonnant que ça qu'un Breton le soit également à celles du Grand Raid.

LAISSER UNE RÉPONSE

S'il vous plaît entrer votre commentaire!
Veuillez entrez votre nom ici