Originaire de La Réunion, Isabelle Chaussalet Pitarch a débuté très tôt la natation à l’ASEC de Saint-Paul. Repérée pour ses performances et son endurance, elle quittera son île natale pour Font-Romeu avec pour objectif de devenir une grande nageuse. Victime d’agression sexuelle par son entraîneur,  Isabelle gardera longtemps en mémoire ce traumatisme avant d’oser en parler. Témoignage d’une Réunionnaise, libérée d’avoir su parler, d’avoir pu mettre des mots sur des maux.

“Dès l’âge de 12 ans et demi, j’ai été repérée par un entraîneur national de la Fédération. Il a proposé à mes parents que je rejoigne son club (Natation 66) à Font-Romeu. J’intègre donc le Centre Climatique de haut niveau en plein hiver. J’ai quitté la Réunion et mon collège en plein milieu d’année scolaire (elle était alors en cinquième). Les premiers mois se passent plutôt bien dans la mesure et tout est nouveau, tout beau malgré l’éloignement total. Je me retrouve dans un internat à quatre par chambre, ça se passe plutôt bien. L’objectif est clair : réussir. Dans l’immédiat, je dois me qualifier pour les championnats de France de division 1. J’y parviens en sachant que Natation 66 était alors le meilleur club français. J’y étais avec Franck Schott ou encore Jean-Yves Faure, les autres Réunionnais. Je passe de six heures d’entraînement à 23 heures par semaine (tout englobé entre bassins et salle). Tout est énorme. Même si c’est compliqué, très dur et que l’on ne nous dit rien ou si peu, on entre dans le moule. A côté, il faut réussir ses études. Cette année, avec des hauts et bas, quelques maladies aussi, se passe plutôt bien même si on se sent seule puisque je n’avais pas de famille d’accueil et que je me retrouvais souvent seule les week-ends quand les autres rentraient chez eux.

J’ai toujours été très joviale enfant, mais là, je me méfiais tout de même du haut de mes 13-14 ans. L’année passe…

« Il me dit qu’il peut m’aider, que je dois compter sur lui car mes parents sont loin, qu’il peut remplacer mon papa car c’est un homme. Il me flatte sur mes fortes capacités, m’annonce qu’il va pouvoir m’emmener très loin. »

Un soir, en “étude” à 21h, après le deuxième entraînement du soir et la pause dîner, une surveillante vient me prévenir que mon entraîneur, Christophe Millet donc puisque c’est de lui dont il s’agit, veut me voir en bas, à la piscine. C’est aussi mon professeur principal, mon référant. J’y vais avec de l’appréhension sans savoir à quoi m’attendre. J’avais encore mon sac d’entraînement, je suis fatiguée car la charge de travail était très lourde en cette période. Il me dit : “on va faire un sauna pour éliminer les toxines !” Je ne sais pas trop de quoi il en retourne, je n’avais jamais mis les pieds dans un sauna. Je mets donc mon maillot, j’arrive avec ma serviette et mon cahier ! Oui, il m’avait demandé de venir avec mon cahier au sauna. Là, il me dit : “on va discuter dans le sauna”. Je suis surprise, mais cela se passe bien la première fois. Il est de son côté, moi à l’autre angle de ce carré. Petite lumière, on ne voit presque rien, mais il ne se passe rien. Il me parle des études, de la famille, on fait le point. Il me dit qu’il peut m’aider, que je dois compter sur lui car mes parents sont loin, qu’il peut remplacer mon papa car c’est un homme. Il me flatte sur mes fortes capacités, m’annonce qu’il va pouvoir m’emmener très loin. J’avais un niveau correct qui me permettait d’être dans ce sport-études. Ce n’est pas tout le temps qu’il vous invite dans le sauna…

« Si je voulais ma place dans l’équipe, il fallait juste dire Amen »

La fois suivante se déroule sans anicroche. Puis la troisième, et surtout la quatrième, il vous demande d’enlever le maillot ! C’était, selon lui, la meilleure manière de récupérer, que la sudation ne soit pas stoppée par le maillot et que le corps réagit mieux…

Je ne dis rien, c’est l’entraîneur ! Il avait le dernier mot. Il est l’entraîneur national et est reconnu à haut niveau. Si je voulais ma place dans l’équipe, il fallait juste dire +Amen+. Personne n’était en mesure d’aller à son encontre. Là, il n’y a toujours pas de mauvais mots, il m’amadouait simplement. Je ne comprenais rien, c’était normal puisque l’on entendait dans les couloirs que cela se pratiquait.

Les garçons nous voyaient rentrer à 23h, il n’y avait pas de souci. C’était normal, OK.

Puis les autres fois commencent, où il veut me masser. Les entraînements étaient vraiment très lourds, nous étions en phase de fond qui demandaient beaucoup. A 21h, je n’avais qu’une envie, aller dormir. Mais j’avais ce fameux sauna plusieurs fois dans le mois. Là, il commence à me masser avec le maillot. Il commence par les épaules puis me demande de m’allonger sur le ventre. Il commence à me masser les cuisses, et je ressens bien, à ce moment, que ce n’est pas normal. Sa main était dure, pesante et sa respiration était longue… Ça n’ira pas plus loin pour cette fois-ci.

Prochaine convocation, je sens le malaise, cette atmosphère pour le moins bizarre, mais je n’avais pas encore idée de ce qu’il allait m’arriver. De ce qui était bon, ou pas bon. Je ne visais que la réussite, encore.

Cette fois-ci, j’arrive au sauna, il y a des pompiers qui étaient présents dans le jacuzzi jouxtant. Christophe Millet leur demande de sortir. Mon regard croise celui d’un militaire, on sent le malaise. Je comprends qu’il y a un truc qui ne va pas. Tout de suite, il me demande d’enlever le maillot. La chaleur était déjà là, suffocante, ça ne sentait vraiment pas bon, il s’était produit quelque chose avant. Il me demande de m’allonger, je refuse, il me l’ordonne… Il m’annonce que j’irais aux championnats à la place de celle qui deviendra ma meilleure amie. Il reprend ses massages par l’arrière, et glisse sa main… (nous avons – voir ci-contre- stoppé le récit à cet instant)… Je me suis débattue, mais je ne faisais que 50 kilos… Il y a eu viol.

«Je n’arrive même pas à pleurer. Je suis juste en colère. »

La porte était fermée à clé, il brulait dans le sauna et lui me disait que c’était normal, que j’allais devenir une femme de la sorte, que c’était ainsi l’apprentissage de la vie. J’ai tapé, tapé sur la porte fermée. Je parviens à sortir avec ma serviette sur la moitié de mon corps, l’autre était nue. Je courre dehors, je croise ce Monsieur que j’avais vu avant. Il s’en va voir l’entraîneur qui lui dit : « elle fait sa crise d’adolescence… » Je rentre trempée à l’internat dans le froid. Je n’arrive, alors, même pas à pleurer. Je suis juste en colère.

Le lendemain, on reprend. Il annonce les sélections. Ma copine, qui a subi la même chose, est triste pour moi. Je suis exclue de l’équipe. Les garçons, eux, rigolent. Il m’a alors pourrie devant tout le monde. J’ai été traitée de tous les noms, d’incapable et que je ferais mieux de rentrer chez moi. Là, je n’ai tout simplement rien dit. J’ai fermé ma bouche. Pendant des mois, je me suis tue.

Je me suis enfermée dans un mutisme total. J’ai subi toutes les maladies possibles, je n’étais plus indisposée, j’ai fait des allergies, mais j’ai continué à m’entraîner car je voulais toujours réussir.

« J’ai réussi à mettre les mots sur les maux »

C’en était quasiment fini de ma carrière, je n’avais plus personne à qui parler. Lui n’était toujours pas inquiété. Lui nous avait bien prévenu que notre avenir dépendait de cela, de ne jamais parler du sauna.

J’avais un mal fou à appeler mes parents, c’était compliqué dans ce centre de haut niveau d’avoir la ligne. Je n’ai pas pu avouer. La réussite, rien que la réussite. Mais je n’étais plus dans l’équipe… Inévitablement.

Un peu plus tard, une fille plus âgée (Virginie Michelon) a fait une tentative de suicide. Elle a tout avoué à son papa…

C’était parti, nous avons été convoquées par les Gendarmes. Mais, à cette époque, ils n’étaient pas préparés à entendre cela. Ils n’étaient pas formés pour entendre des jeunes filles de 13-14 ans. C’était la parole des jeunes contre celle d’un personnage connu et reconnu dans la région et dans le système. Autant dire, que nous ne pesions pas lourd. De plus, notre présidente de club, Arlette Franco, était vice-présidente de la Fédération Française de Natation. Il y a procès, nous étions en pleine période d’élections où elle allait devenir maire de Canet-en-Roussillon, il ne faut pas faire de bruit. Jusqu’au magistrat, tout est passé sous silence. Il s’en tire très bien, le gars est sorti comme cela et a pu continuer à travailler avec des mineures jusqu’à ce que la ministre Roxana Maracineanu le mette à la retraite. Pendant ce temps-là, des filles (sept au procès) ont dû se reconstruire avec plus ou moins de réussite, toujours avec des séquelles.

« L’agresseur vous demande de vous taire, donc il faut parler »

Aujourd’hui, je me dis que nous avons une force mentale, une faculté à occulter, à mettre en suspens ce traumatisme.

J’ai longtemps perçu mon corps en deux parties, ma tête étant séparée de mon tronc. Une dissociation complète depuis ce viol. Ma tête n’appartenait pas à mon corps.

Je n’en ai parlé longtemps. Je suis rentrée à La Réunion, mes parents ont tout fait alors. J’ai été convoquée à La Réunion ici. Mon père voulait me protéger, nous n’en parlions pas en dehors. Quand l’affaire est sortie dans les médias (notamment dans L’Équipe en début d’année au terme d’une longue enquête et de dénonciation dans différents milieux), les gens de mon club (l’Asec de Saint-Paul) et de mon entourage ne savaient rien, pour la plupart.

Après, ici, je voulais mettre cela de côté afin de reprendre le fil. Ce n’est que bien plus tard, vers 25 ans, que j’ai consulté. J’ai cogné à toutes les portes. J’ai fait de l’hypnose, de la relaxation, des séances chez le psy… J’ai réussi à mettre les mots sur les maux. Et à fonder ce foyer avec mon mari toujours à mes côtés, et avec mes deux merveilleux enfants. J’ai toujours très peur pour eux, bien sûr. »

Texte Anakaopress
Photos Pierre Marchal

Isabelle Chaussalet-Pitarch en bref
47 ans, Saint-Pauloise
Mariée, mère de deux enfants
Entrepreneure dans les cosmétiques
Discipline : natation, formée à l’Asec Saint-Paul
Partie à Font-Romeu (Natation 66) à l’âge de 12 ans et demi
Signes particuliers : toujours amoureuses du sport et très active dans le milieu associatif. N’a jamais cessé d’avancer, avec bienveillance.

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Installé à la Réunion depuis 28 ans. Après avoir exercé onze ans comme journaliste au Quotidien de la Réunion, puis fondateur d’une agence photographique MozaikImages regroupant 95 auteurs dans l’océan Indien mais aussi au Japon et en Australie, Pierre Marchal a opté en 2005 pour une activité free lance lui permettant de se consacrer à son sujet de prédilection : l’être humain.

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