Parmi les autobiographies sorties sur le trail, se distingue à mon avis, celle d’Alexandre Boucheix, « On m’appelle Casquette Verte », Flammarion 2025. Je l’ai lue avec attention et intérêt, d’autant que notre Diagonale y a la part belle… Merci pour nous, cher parigot ! Entre le genre de journal intime quelque peu décousu, et celui de l’autofiction assumée avec le dédoublement, cadre JC Decaux et fantasque Ultra-Traileur Casquette Verte – une autre version des Gainsbourg/Gainsbare, et consorts -, on a une restitution créative du trail avec de bonnes vérités bien balancées sans détour…
Par exemple, concernant l’alibi entendu de « l’amour des paysages », Casquette Verte ose dire que ça reste secondaire dans sa propre motivation de compétiteur ; que même, il s’en fiche bien au fond – en réalité comme la plupart des néo-traileurs désormais, se gardant bien de le reconnaître pour leur image -, mais, lui, au profit d’une intéressante intensité d’être dans le mouvement, sa priorité ; il ne cache pas ses personnelles partitions opportunistes là où d’autres ne visent que la vanité mielleuse et adaptive à des attentes sociales en réseaux… A lui seul, le passage sur l’original « Cahier du Chaos » pour l’année d’arts plastiques au collège, résume tout ; et j’aurais bien aimé être son prof ! Il peut agacer par des semblants de facéties, mais il élabore des démarches plutôt réfléchies, et parfois très risquées sur le terrain ; le trail est trahi quand des réflexes à la con l’emportent sur la réflexion, ce qui n’est pas du tout son cas ; il se démarque des influenceurs en général pas trop futés… Et un certain risque est inhérent à l’artistique. À quelques années près, je n’étais pas si loin de faire comme lui en région parisienne, et j’aurais aimé le croiser sur mes nombreuses sorties au fil du canal de l’Ourcq traversant le fameux « Far Est » du 93, avant octobre dernier à La Redoute. Perso, en de bien plus calmes contrées, j’ai inauguré cette année des courses de côtes dans des cadres enchanteurs, du genre les 40 km et 1500 m D+ de Gèdre/Héas/Troumouse ; des Offs de folie au fil de crêtes, avec pour seules récompenses, des satisfactions sans pareilles d’avoir vécu ce funambulisme altier parmi des isards ; pas de photo, le portable en mode avion… Cette année, auront explosé beaucoup de « défis personnels » pour des « contenus » conçus pour être à l’évidence moins créatifs que purement médiatiques… En 2026, je courrai « The Underground Trail », comme alternative radicale.
Le GRR, une œuvre patrimoniale, pétrie de l’engagement créatif des années 80
En 1989, le GRR est né dans le contexte de l’émergence générale d’une libération humaniste réinvestissant l’île avec profondeur et ouverture ; explorer par une réelle présence, revisiter le génie des lieux, et relier avec l’extérieur, vont se faire autant dans la culture artistique – déjà lancée depuis le début des années 80 – que dans la culture physique ayant suivi le pas. Notre Piton des Neiges va être jumelé avec le Mont Blanc (Cilaos/Chamonix), puis nouera des liens avec d’autres montagnes du monde ; Gilbert Pounia sera chef de file d’un mouvement culturel, authentiquement engagé, qui s’ouvrira à l’Inde, à Madagascar, etc. – comme Alan Stivell l’avait initié en Bretagne. Viendront courir ici les Laurent Smagghe – ayant aussi publié un livre de ses démarches originales -, Gilles Trousselier, Thierry Icart…, variant les pratiques entre course de montagne et 1er ultra-trail traversant l’île – à la fois une forme de marronnage et de folle expérience libératrice selon la nouvelle Ayesha de Jean François Reverzy -, comme dans le champ culturel, Ziskakan aura dans son sillage Ousanousava, Ti-Fock, etc., et dans des liens avec la création littéraire, Patrice Treuthardt, Carpanin Marimoutou, Axel Gauvin, Boris Gamaleya, Alain Armand, Sully Andoche, Agnès Gueneau, Annie Grondin… L’association des mouvements culturel et sportif sera parfaitement incarnée par Danyel Waro faisant la Diagonale avec son Kayamb, et associant la transe du Maloya à la folle traversée au fil des cimes de l’île ! Un marronnage revisité. En 2025, le GRR a gardé le socle de ses valeurs premières dans un contexte social dégradé, avec de sérieuses atteintes aux perspectives humanistes des années 80… Longtemps secrétaire de l’asso GRR, l’universitaire Michel Pousse incarna un fort lien entre les démarches intellectuelles et sportives qui façonneront durablement la Diagonale. Ce fut aussi et longtemps le cas du Président Robert Chicaud qui fut, en toute objectivité, le meilleur avocat du GRR.
Une créativité fortement réduite par les fermetures des sentiers et des points d’eau
Le palimpseste des pistes s’efface, pan par pan. Si le trail a pu permettre d’exercer une certaine pression pour entretenir, a minima, certains sentiers, les traileurs de la fin du 20ème savent que les plus beaux ont été abandonnés. Pour ne prendre que quelques exemples emblématiques : 3 citernes et Cage aux lions sur les grandes pentes du volcan ; sentier des Lianes de Bras Panon à Bélouve ; de La Bretagne, Bassin du Diable, des Lataniers, dans le nord ; Dioré, Takamaka, dans l’est ; d’autres, historiques, à Mafate, ou au sud, îlet Marron par le Bras de la Plaine, etc. Il n’est plus que de rares experts, tel Martial Bertrix et ses quelques compagnons d’excursions, à s’aventurer, en mode coupe-coupe et cordes, sur d’anciennes voies jadis remarquables, désormais limite praticables même aux plus téméraires… Mais attention à ne pas subir les foudres des autorités ayant délaissé ces espaces naturels, au motif d’avoir nui à quelques feuillages en s’y faufilant… Quand on pratique la nature depuis longtemps à La Réunion, on se retrouve contraint à devoir faire le hamster d’un terrain de jeux en réduction, dédiés aux néo-traileurs et néo-touristes ayant perdu le sens de l’authentique aventure en nature, comme une vraie connaissance des profondeurs de l’île… Or, la vraie montagne n’est pas un stade ; nous y avons des interactions de vies dans des options inventives que nous nous offrons mutuellement, elle qui nous a fait, nous qui l’en vénérons par les meilleures complicités créatives, esthétiques, sensuelles. J’avais inauguré des traversées ouest-est (ou l’inverse), mais dès lors que tant le sentier Dioré menant à Saint André, que le sentier des Lianes menant à Bras Panon (de longs et exigeants parcours) demeurent durablement fermés, et risquent fort de le devenir définitivement, ces possibilités s’éteignent. Avec un ex directeur de l’ONF, nous avions envisagé un magnifique tour complet de la caldeira volcanique, – Tremblet, Nez coupé du Tremblet, Nez coupé de Sainte Rose, sentier de la Cage aux Lions, Bois Blanc, ou l’inverse – mais le rempart du Tremblet est désormais le plus souvent fermé, cependant que celui de Ste Rose est définitivement abandonné. Tout le vaste plateau de la Plaine d’Affouche est aussi abandonné, et de confidentiels points d’eau qui résistèrent pour les aventuriers, n’existent plus. C’est même le cas, tantôt au gîte des Chicots, tantôt à Grand Place, à la Grande Chaloupe, et j’en passe… Et que dire de tous les refuges qui ont été détruits, ayant permis des escales en des lieux sauvages à progressions difficiles… Les saisons cycloniques sont beaucoup plus fortes que les capacités dont dispose l’ONF pour la maintenance des sentes… Cette situation renforce l’option trail pour hamsters. Des épreuves originales, comme le trail-orientation « Poon Tour » fait en duo avec Arnaud Moisan, s’en retrouvent limitées dans leur concept.
L’exemple emblématique d’une déshérence : la vaste zone de la Plaine d’Affouche
Les ancêtres façonnèrent diverses voies d’accès à la nature ; la vingtaine de km de RF Plaine d’Affouche reliant la RD 41 Montagne aux hauts de la Rivière Saint-Denis, relevaient d’une belle prouesse non seulement de construction sans les moyens techniques actuels, mais aussi d’équipements (aires avec tables, kiosques…) et également de maintenance, d’aménagement arborés, etc. L’accès d’avant 1975 ne permettait pas le passage de véhicules ; 3 ans de gros chantiers, dont l’ONF assura la maîtrise d’ouvrage, nécessitèrent d’importantes purges de falaises, des fouilles, du nivelage, mais surtout la réalisation d’ouvrages d’art remarquables. Ce fut l’exemple du courage raisonné, méthodique, à investir la nature d’une jeune élévation volcanique qu’est l’île, toute vouée à l’érosion. Les anciens refuges de l’ONF – ayant accueilli dès 1970 les ouvriers de Dos d’âne, du Port – et gîte touristique, sont désormais cachés par une folle végétation. Simple bâtisse à l’origine en bois sous tôles jusque 1985, un imposant gîte fut reconstruit en béton suite à un incendie volontaire. Ariste Cernot, ancien ouvrier, m’avait raconté qu’avant ce nouveau gîte de 40 couchages, les ouvriers dormaient à même un matelas en paille… Jusqu’aux années 90, on rencontrait beaucoup de travailleurs et de vrais randonneurs. Les plus aventuriers pouvaient passer par l’îlet à Guillaume, site – pénitencier pour jeunes enfants, entre 1864 à 1879, « tenu » par les « pères du Saint-Esprit » – ayant fait l’objet d’une archéologie importante pour l’histoire de l’île. Mais tout ce vaste arrière pays dionysien est désormais un no man’s land ; sentes aval et amont de l’îlet à Guillaume fermées ; au carrefour, lieu dit kiosque d’Affouche, le long serpentin des Lataniers de 12 km reliant Dos d’âne est fermé depuis longtemps (sans doute définitivement) ; idem pour l’ancienne piste longeant le rempart de la rivière St Denis ; et entre les deux, la sente qui mène à Piton Fougères est dans un état déplorable. Pourrait-on s’en consoler en estimant que la nature aurait finalement repris ses droits ? Pas vraiment, d’abord avec la prolifération de pestes végétales telles les longoze et vigne maronne ; mais surtout du fait d’un total irrespect du travail des ancêtres, d’un abandon patrimonial, d’une césure historique, et d’une clôture de la nature aux générations futures… Pour les randonneurs comme pour les traileurs, l’immense étendue par-delà la capitale réunionnaise, et tout un ancien maillage de voies intéressantes, sont devenus inaccessibles, refermant tous les possibles sous un… Casque Vert !
Rouvrir des itinéraires historiques et les réinvestir avec responsabilité ?
Vœux pieux de début d’année, je m’en doute bien… La déconnexion de la terre, de la nature et plus généralement du réel, s’est manifestée à plusieurs niveaux : celui des services publics – l’ONF n’a plus du tout ni les moyens humains ni les compétences pour s’occuper des sentiers ; celui des publics qui se précipitent en masse autant dans le trail que lors d’une éruption, sans grand discernement ni solides capacités d’adaptations… Les éruptions de 1985 à 2000 restaient libres d’accès jusqu’à ce qu’un jeune citadin y perde la vie, et l’enclos sera désormais fermé, même aux reporters experts tel François Martel-Asselin… Pourtant, ce volcan effusif n’a guère présenté de danger dans toute son histoire connue, si ce n’est l’effondrement récent du Dolomieu… Et tant d’éboulis et d’effondrements ont lieu sur cette île-volcan qu’il faudrait donc tout y interdire !… Pendant les 15 ans de la fin du 20ème siècle, on se rendait au bord des cratères actifs et des coulées, avec responsabilité, sans qu’il y ait eu quelque pb ; on faisait des trails sans téléphone – le portable n’existait pas et on ne s’en portait que mieux, connecté à l’essentiel… -, sans matos dédié ni même obligatoire : aucun pb non plus. Puis au début du 21ème, la mort est arrivée tant au volcan (Alexandre Thiault en 2003) que dans le trail (Guus Smith en 2002). À ce stade, on pouvait encore évoquer une triste malchance d’accidents qui peuvent toujours survenir. Cependant, les risques ont été démultipliés par des mutations sociopolitiques : avec l’effet d’une rupture éducative, – loi d’orientation de 1989, affaissant les valeurs de responsabilité, glorifiant le culte d’une économie de marché qui réifiait la vie et le monde, libérant les désirs délirants sans rapport aux raison et instruction, puis la rapide déliquescence des services publics… -, l’irresponsabilité des gens grandissait à mesure que les autorités n’assumaient plus rien, que les services publics se désengageaient toujours plus… Heureusement que dans ce contexte, des dispositions ont été prises dans le trail pour réduire les risques : ne plus passer par d’exigeantes sentes, telles les descentes Paroi RE et Tremblet lors de la traversée 1989…, exiger de sérieuses épreuves qualificatives, rendre obligatoire un matériel adapté… Néanmoins, les blessures, et la casse des corps en peu d’années de pratique, font légion… À défaut de caisse pour la montée, on se jette en descente comme dans un jeu vidéo, d’ailleurs sans fair-play ainsi que sur les routes en bagnole, et en se ruinant les abattis. Évidemment, quand il s’agit à l’extérieur, de Claire Bannwarth ou de Casquette Verte, on en parle, mais beaucoup d’éclopés passent ici sous les radars… Kilian Jornet le souligne en ce début 2026 : dans le trail, les montagnards habitués à la dure des grands dehors, ont largement laissé la place aux citadins CSP+ de la quarantaine qui ne sauraient plus accéder à des sentes techniques, comme nous les connûmes ici aussi, à la Marche des Cimes…
S’aligner sur ses courses, dûment choisies, dans l’allégresse des allégories
Pour ne pas devenir en réalité esprit asséché en de prosaïques plaines aussi déprimantes qu’impénétrables hors autoroutes du trail, sans désir de s’inspirer du vrai génie profond des altérités dans des poésies verticales, j’ai juste l’âge de prendre ma « route 66 »… Sans esthétique, sans Parnasse des pas, le trail ne vaudrait plus grand-chose à terme. La multiplication des coachs canalisateurs – qui normalisent en prétendant individualiser – profite d’une déliquescence sociale dépourvue de sens et de rêve. À défaut de sortir du lot par la gagne ou le mérite d’un chemin, on tente de se montrer en basique « autoportrait » par l’image. Mais quand celle-ci cède aux posts compulsifs, voire à l’IA – compilatrice approximative du déjà créé – ou aux façades et affichages frivoles, mieux vaudrait passer son chemin, au profit de ses propres ressorts créatifs à en inventer de nouveaux, comme à la fin des années 80… Rouvrir au moins les sentiers qui ont existé – pourquoi pas repenser à en créer de nouveaux comme le firent avec courage nos ancêtres avant l’hégémonie du secteur tertiaire et d’un assistanat systémique dévitalisant -, et tous les possibles qui s’en suivraient. Plus il y a de chemins, et plus chacun peut y improviser son propre cheminement…
Réenchanter artistiquement le trail
Hors la grâce aérienne et la puissance toutes animales des élites de la course à pied sur route ou piste dans leurs sprints finaux de fauves, on ne saurait dire que cette pratique soit artistique par essence au regard de bien d’autres disciplines sportives telle que le qualificatif de « gym » scolaire l’impliquait. Lui donner un supplément d’âme dans une expressivité singulière contextualisée (décors naturels, styles de courses, modalités…) peut la rendre plus passionnante, outre les bienfaits qu’elle procure intrinsèquement (hormones de flow et de sérénité, entretien métabolique et physiologique). Le trail fut une voie exploratoire d’épanouissements variés, mais le pratiquer en automate dans le but 1er de satisfaire à une domestication de masse, contredit cette grande liberté qu’inspire la course à pied. Pour Casquette Verte, la course a procédé d’une irruption du genre hapax existentiel qui a réorienté radicalement son parcours de vie ; il en a fait une jubilation créative par-delà sa fonction de chef de projets plus conventionnels ; la façon inespérée d’intégrer cette pratique, l’amène à décliner aussi des parcours de courses originaux par sortes d’happenings artistiques ; le fait qu’il fasse un livre de justifications de ses démarches, ajoute une nouvelle strate artistique. Qu’il inspire sans limite, sans l’imiter : à chacun d’improviser sa partition par amour de l’art, au lieu de juste vouloir diffuser une image conformiste… En dépit de ses imperfections – le portrait n’évoquant pas un traileur -, l’affiche de la Diagonale 2024, réalisée par Mickael Bastien, était d’une facture expressionniste qui présentait l’épreuve d’une manière artistique, notamment par une explosion de couleurs vives comme celle des tenues au départ de la 1ère traversée, « Marche des Cimes » ; à l’époque, une sorte de jubilatoire libération partagée dans un feu d’artifices pas si factice, afin de sortir des prisons citadines, marquant une révolution populaire et européenne du running hors des carcans officiels, pile 2 siècles après la révolution populaire française hors des carcans royaux en fin du philosophique « siècle des lumières » ! C’est toujours des scintillements disséminés en d’originaux cheminements, que se fédèrent les plus belles lumières. Il devrait appartenir à chacun désormais de se réapproprier ses courses en conscience pour en faire – hors des conditionnements moutonniers -, un libre moyen d’authentique expression buissonnière, et créative ; d’esquiver les appâts de servitudes collectives, au profit d’inventifs parcours personnels plus vertueux ; comme le mobile Alex Boucheix s’est ajouté une sacrée belle casquette vert-trail, à celle du jeune cadre parisien en mobilier urbain, sorti des grisailles d’un plat Panam loin des montagnes…
Texte et photos Daniel Guyot






















































