En moins de 4 années, Irchaade Ghanty aura déjà fait une belle remontada dans les classements des courses à pied ; mais le 16 mai 2026, parti dernier, il arrivait dans le TOP 5 de l’Ultra-Terrestre by UTOI, en ayant opéré sur les 227,6 km et 13 500 m D+, une autre remontada d’anthologie parmi de grands spécialistes des formats extrêmes de la planète. Irchaade ouvre aux réunionnais le grand chemin des possibles en mettant la Baraka dans l’Ultra-Trail XXL local… Il se confie sur Gadiamb. Interview de Daniel Guyot.

Mais qui est donc ce coureur d’un naturel si discret encore à St Philippe, ressorti de l’UT (Ultra-Terrestre) en élite exposée sous les crépitements des flashs à La Redoute ?
À 36 ans, je reste un pur dionysien du populaire quartier de Saint-Jacques. J’y suis né, et j’y vis encore. Après le collège Juliette Dodu, puis le lycée Leconte de Lisle, j’ai fait un BTS en alternance à la SIDR, où j’ai été recruté en qualité de « chargé d’études de maintenance » ; je travaille près de chez moi, à Champ Fleuri. Présents sur des ravitos clés, ma mère Aïcha, ainsi que ma fratrie, m’ont beaucoup « porté » et apporté sur cette épreuve, où j’ai été au cœur d’une véritable « Entreprise familiale d’Ultra-Trail Mère & Fils ». Je suis célibataire, sans enfant. J’aime beaucoup la nature et les animaux ; j’ai 3 adorables chiens, croisés Husky/Chow-Chow, avec lesquels je fais au moins une heure de marche chaque jour…
Club, team, coach ?
En 2022 et 2023, on ne peut pas considérer que j’ai eu un entraînement structuré ; je faisais des escaliers et de la salle, mais tout était basé sur les courses, de manière empirique, sans encadrement. J’ai désormais un coach, Reshad Bobate, du CSSDA où j’ai été aussi licencié 2 années (Club Sportif Saint-Denis Athlétisme), depuis 2024. Puis, en ce début d’année, j’ai intégré le TPC (Training PerForm Club) créé en 2017 par Franck Rivière, diplômé en STAPS, DESS « Préparation Physique et Management des Équipes Sportives », BEES 1er degré en Athlétisme, avec divers diplômes fédéraux FFA. Une référence.
Ton pedigree déjà bien fourni en course à pied ne commence qu’en 2022 ; donc, à peine 4 années de compétitions…
En juin 2022, je me lance sur le Trail de Minuit (58 km pour 3 200 m D+) avec mon tonton Yashine, – que tu connais en reporter RER sur la Diagonale des Fous -, et j’y prends vraiment goût. En juillet, je me relance sur le Trail de la Rivière des Galets, 39 km ; puis viendront 11 courses dont le Trail De Bourbon. En 2023, je fais 23 courses, dont la traversée 974 de RandorunOI, et mon 2ème Trail De Bourbon, où je réalise déjà un assez bon classement, passant de 32 à 24 heures. En 2024, 22 courses dont la Mauritius by UTMB 135 km, 23ème ; et la Diagonale, 107ème. En 2025, 10 courses ; 1 mois avant la Diag’, je finis vainqueur de la Blackyard à l’île Maurice (24 tours de 6,7 km chacun) ; mais j’ai une fracture de fatigue en abordant la Diag’, alors, pas de miracle…
As-tu une pratique antérieure d’autres sports, ou actuellement ; en envisages-tu ultérieurement ?
Mon truc à l’origine, c’était la muscu, ce qui m’aura donné une physio favorable pour le trail. Je suis passé de 95 à 70 kg ! Cardio salle, cardio tapis, étaient mon quotidien loin des trails… Certes, j’ai pratiqué le foot avec des amis, mais après en avoir fait juste 6 mois au sein d’un club quand j’étais ado, à 15 ans… Désormais, j’ouvre mes horizons sportifs sur la base de mes progrès dans le monde de la course à pied, étant plus encore attiré vers l’Ultra-Trail XXL après cette première expérimentation positive qui me donne envie de l’explorer plus avant.
Quels sont tes intérêts majeurs pour le trail, la nature et ses paysages, le partage d’une aventure humaine, les bienfaits corps et esprit, la compétition pure et dure… ?
J’aime avant tout prendre plaisir avec cette satisfaction d’aller toujours plus loin et de sentir que tu y progresses. Outre par mes proches, je me sens aussi porté par l’île, ayant toujours apprécié les séjours avec ma famille à Cilaos, où l’on faisait d’agréables randos, de l’exploration, de l’immersion, et des découvertes d’une autre façon ; elles furent initiatrices du trail où je me focalise d’abord sur moi-même ; puis au fil de la course, je m’ouvre néanmoins ensuite à la nature ; et finalement, tu rentres dans un jeu où tout s’articule au mieux, harmonieusement, (partage, flow, et élan compétitif)…
Que peux-tu nous confier de ton entraînement, de son évolution depuis les débuts. Entraînements croisés ?
Côté club TPC, je travaille la vitesse sur piste surtout en début de saison ; puis également des séances dynamiques en montagne.
Avec mon coach Reshad, je fais plutôt des sorties longues les week-ends, en élaborant une progression détaillée.
Oui, j’aime aussi le vélo.
En matière d’ultra, après avoir été finisher des TDB 22 et 23, puis de ta Diag’ 24, tes progrès sont exponentiels ; quels sont les secrets de cette singulière réussite ?
Je distingue 3 points fondamentaux:
– D’abord une alimentation qualitative ; ni gras, ni sucré, ni salé
– Équilibrer le poids, par cardio et sèche pondérée
– Veiller à pallier toute dette de sommeil
« Rebondir, monter d’un cran »
Quand en as-tu décidé, et comment as-tu atterri sur cet UT, avant de devenir « extraterrestre » ? (Motivation de cette orientation osée…)
Suite à ce problème physique dû à la fracture de fatigue avant la Diagonale 2025 où je connais le 1er abandon, je me retrouve carrément au creux de la vague, me sentant presque proche d’un syndrome dépressif ; il me fallait vite rebondir fortement, en remettant l’ouvrage sur le métier pour retrouver mon cap de progression dans l’Ultra-Trail…
Tu pouvais potentiellement gagner l’UTG (Ultra Trail des Géants by UTOI). N’as-tu eu aucun doute sur ce choix de l’UT qui était un énorme défi ?
Non, j’avais fait ce format classique qu’est l’UTG, 100 miles, avec la Diagonale 24 ; je voulais monter d’un cran, et je savais que mon ponctuel problème physique pouvait être réglé méthodiquement, pour aller plus avant sur du plus long, car telle était mon aspiration avant ce petit pépin ; j’ai fait de la pause obligée, un atout, en dépassant l’obstacle de cette blessure, par une reconstitution solide, et de la positivité à toute épreuve.
Est-ce ta plus belle course ? Sur ces 4 années intenses de trails divers, quel est ton top 3 ?
L’UT est certes la plus aboutie, mais je retiendrai celles qui m’y ont amené :
1 – Le Royal Raid à l’île Maurice, 65 km, en mai 2025 ; 5ème et 1er réunionnais.
2 – Le semi-Raid 974 de RandorunOI, en avril 2026 ; 10ème au scratch.
3 – Le DTour, 70 km, en avril 2024.
Je suppose que tu as fait une prépa très spécifique pour ce 1er format Hors Normes. Peux-tu en dire les grandes lignes ?
La prépa prévue pour ce Défi reposait sur des week-ends chocs avec un très fort dénivelé, au regard de la série de murs sur l’UT. Par exemple : la Cimasa (4 000 m D+ pour 55 km) suivie d’un AR Roche Écrite (2 400 m D+ pour 45 km)… Dernier week-end de mars : le 27, 45 km et 2 300 m D+ (Saint-Denis/Roche Écrite) ; le 28, 61 km et 4 600 m D+ (trois cirques) ; le 29, 37 km et 2 000 m D+ (boucle Sans-Souci/Maïdo), soit 3 sorties consécutives donnant 143 km et 8 900 m D+.
Pendant le Ramadan, j’ai fait du tapis de course pro avant et après la rupture du jeûne, ce qui m’a permis de renforcer l’endurance fondamentale ; cette période s’est avérée une opportunité de contrainte positive, une mise à l’épreuve en créant des adaptations avec des créneaux de sommeil modifiés.
Au départ, quelles étaient tes stratégies de gestion de courses. Avais-tu un plan ? As-tu dû faire des adaptations en cours de route ?
Avec Reshad, on a élaboré précisément 2 plans de course :
L’un en 44/45 heures, l’autre en 48 heures, et c’est finalement l’optimiste 1er qui s’est révélé plus conforme ; en gros, une trame favorable et une autre plus raisonnable, mais dans ma façon de courir un ultra, tu évolues à la sensation entre les deux, sans avoir obligatoirement besoin de t’adapter rigoureusement à un plan précis. Dans le jeu compétitif que j’ai évoqué, il faut aussi avoir du jeu dans les rouages pour éviter que ça coince…
Connaissais-tu bien toutes les forces en présence, le pedigree des élites extérieures ?
À vrai dire, je connaissais à peu près les pedigrees impressionnants de ces grands spécialistes de l’ultra endurance en montagnes techniques, leurs perfs très singulières ; et je ne visais qu’à essayer d’être éventuellement le 1er réunionnais ; jamais, je ne pensais jouer à ce stade avec les grands spécialistes du XXL !
Tu ne pensais donc pas arriver dans un TOP 5 ; quelle était ta meilleure estimation ?
Non, je ne pensais clairement pas parvenir à ce niveau ; c’était vraiment inenvisageable pour moi au regard de la grande expérience des élites, sur d’énormes défis encore plus longs et en terrain très compliqué ; je pense à l’aller-retour sur le GR20 de Corse par Grégory Camerlo, en seulement 4 jours et 16 heures… Quant à Raichon, avec ses Barkley, Tor des glaciers, Spine, Chartreuse, Terminorum, Raids aventures dont le titre de champion du monde…, celui que tout le monde attendait, comment aurais-je pu penser à le dépasser ! Non, je visais d’approcher le TOP 10, et au mieux d’y accéder avec de la chance, mais vraiment pas plus !
Une Diag’ finie avant l’UT. Quelles sont finalement les différences majeures dans ton vécu des 2 formats ?
Je redoutais de partir en journée, dès le petit matin, sur cet UT ; en effet, je préfère nettement décoller et évoluer de nuit comme sur la Diag’. Au regard de cette dernière plus confortable, les portions de sentiers sauvages sont difficiles sur l’UT qui présente une série de rudes murs : Puys Ramond, Mollaret, Cap anglais, Maïdo ; mais ils sont reliés par des passages roulants, voire sur route, ce qui implique de folles transitions exigeant des qualités très différentes (grimpes sévères, vitesse sur le roulant, longues descentes techniques…), d’incessantes relances. À cet égard, mes renfos en muscu m’ont bien aidé. L’UT est plus usant ; des élites y ont connu de sérieux coups de mou, voire des abandons, cependant que je me sentais de mieux en mieux.
Différences également entre un ultra mythique, de masse, médiatisé, avec spectateurs partout le long des sentiers (comme la Diag’), et un ultra confidentiel tel celui là, où tu as dû souvent te retrouver seul ?
Oui, rien à voir avec la Diag’ très animée d’un bout à l’autre ; là, je me suis retrouvé souvent seul dans ma bulle sur de longues portions. Je le vis très bien. Mais j’avais aussi la chance d’avoir quelques « remotivations » si besoin aux ravitos avec les bénévoles et des membres de ma famille qui se sont relayés. Je suis capable d’une bonne autonomie, faisant aussi de longs entraînements, absolument seul.
Tu as occupé ton esprit de quelles manières ?
Sur le socle du déjà accompli, je me projette dans ce qui va ou peut advenir, avec détermination vers le but final ; je me fixe des objectifs intermédiaires sur lesquels je me concentre positivement. Je suis connecté à la nature, à la lecture du terrain, au scénario qui se dessine sur le terrain, à l’écriture de la course par les autres, bien plus qu’au portable…
« Changement progressif de Game, puis de Level »
Comment as-tu géré ton passage en mode Pac-Man, sachant que tu avalais des coureurs donnés favoris ?
Il y a d’abord eu un petit jeu de tests en utilisant des modes différents, marcher/courir, se rapprocher, ramasser, tempérer, accélérer… Dans le changement progressif de Game puis de Level, j’ai assez vite pris la confiance pour marquer des points…
Climat plus frais qu’en octobre, plus de temps passé en altitude, plus haut, vents plus vifs, longues nuits ; comment gérer ces différences avec la Diag’?
J’ai l’avantage d’être adapté à une part de course nocturne qui est en effet beaucoup plus longue à cette période (12 heures), ainsi qu’aux grandes amplitudes de température qui a été très basse en altitude, et en particulier au Piton des Neiges où il ne fallait pas traîner, même armé de la veste, des gants… Là-haut, quelques petits maux de ventre passagers, dus au froid et à l’altitude conjugués ; des conditions bien plus difficiles au regard de la Diag’, mais que j’ai surmontées sans trop de difficultés.
Distingues-tu des phases très différentes entre Saint-Philippe et La Redoute ?
Oui, on peut distinguer un clair séquençage :
– De Saint-Philippe jusqu’à Hell-Bourg, une certaine inquiétude du fait d’une latente pubalgie, ressentie pendant l’affûtage. Mais j’avance régulièrement sans aucune gêne.
– À Hell-Bourg, je change d’habits ; je vois ma mère pour la 1ère fois sur la course ; c’est donc non seulement comme au profit d’une mue extérieure, mais surtout avec un cœur regonflé à bloc, que je repars à l’assaut du Cap Anglais, vers le gîte, puis le Piton des Neiges, évoluant sur un sol très caillouteux et pentu, seul dans la nuit vraiment glaciale et venteuse tout là-haut.
– S’en suit une très longue descente en 3 temps : gîte, croisée Kervéguen, paroi vers Cilaos. Je préfère monter, prudent en de telles descentes vraiment très cassantes…
– Je parviens donc sans embûche dans ce cirque qui m’est familier et que j’aime. Je me sers au ravito de l’organisation en poulet, riz, lentilles. Mon sac assistance ne contient pas d’aliment ; et pas de famille ici.
– De Ciloas à Marla via le col du Taïbit, pas de difficulté particulière sur la fin de nuit.
– Il fera jour à La Nouvelle ; et c’est une nouvelle journée où ma bonne progression, via le Maïdo, va se confirmer jusqu’au stade Guillaume Adolphe à La Possession.
– De là, je commence à tout donner pour aller chercher la 1ère place Master 0 (et plus seulement de 1er réunionnais).
– À partir de la plaine des Affouches, le TOP 5 devient l’objectif, pour le prendre à un sacré client : Sangé Sherpa.
Les Martin Perrier, Nicolas Lehmann, craquent et tu te rapproches des tous meilleurs encore en course ; gardes-tu la tête froide ou es-tu galvanisé, en proie à l’euphorie dont il faut se méfier? Comment es-tu resté vraiment focus pour ne pas être intimidé au sein des cotés ITRA d’environ 200 pts de plus que toi ?
Je ne pense plus à l’écart de niveau théorique, je reste concentré ; « plus rien à perdre », que je me dis ! J’avais relevé graduellement le niveau de jeu avec pondération, en me permettant d’accélérer mais sans risquer de me cramer. Il restait plus de 45 km ; fallait trouver la mesure ; je me sentais très bien, avec d’évidentes ressources, à ma place, parfaitement conscient, et en confiance sur ce qu’il me restait à faire sur un terrain qui nous est plus familier en approche de Saint-Denis, sans me laisser impressionner par la concurrence.
Aux abords du stade Adolphe, tu accèdes donc à une toute autre course : tu viens de dépasser Raichon, le grand spécialiste du XXL ; Camerlo est là, l’As du GR 20 ; et Sangé Sherpa n’est pas si loin devant… C’est toi qui as nettement accéléré, ou bien eux qui commencent à fatiguer ? Le TOP 5 était déjà un peu dans ton esprit ?
J’ai accéléré, et ils ont ralenti. Le TOP 5 n’est pas encore vraiment dans mon esprit, mais la 1ère place de catégorie est, elle, bien acquise. Ce n’est qu’au début de la longue montée vers Affouches (où se trouve le ravito) que le TOP 5 me devient possible, mais pas si évident avec cet illustre népalais, Sangé Sherpa, devant ! Pourtant, l’écart se réduit graduellement : à l’école E. Parny de La possession, il était de 58 minutes ; à La Grande Chaloupe, de 32 minutes ; à la piste Affouches, de 18 minutes ; au Colorado, d’une seule petite minute…
Meilleur chrono entre le Colorado et l’arrivée d’un 227,6 km et 13 500 m D+ !
L’an passé, il y a eu des sprints entre Coinus et Perrier ; cette année, entre toi et Sherpa ; n’est-ce pas complètement dingue, ces pics d’athlétisme pur sur un tel format d’ultra-endurance ?
Oui, surtout en deux temps, selon le même scénario ! Au début de la descente Affouches, j’attaque Sangé ; sa réponse est directe, il me redouble sans broncher… Je le laisse se cramer car je vois qu’il voudrait me sortir le grand jeu en courant les bosses, mais je sais qu’il bluffe, et je le suis quasiment en marchant vite, jusqu’au Colorado, où il arrive juste devant moi. 2ème sprint : je le double de nouveau, sèchement cette fois, à l’intersection du sentier direct (cassé par Garance) vers La Redoute. Je ne le vois plus derrière, battant mon record sur la section Colorado/La Redoute en guère plus d’une quarantaine de minutes ; mon tonton Yashine est là, je file, je fonce, 4 minutes au kilo sur la fin. Sangé arrivera plus de 13 minutes après…
Sur ta longue et folle chevauchée de 44 heures, n’as-tu pas eu quand même quelques coups de mou ? Et à quels endroits ? Le cas échéant, comment t’es-tu refait la cerise ?
J’en suis moi-même bien étonné : vraiment aucun coup de mou significatif ! J’ai très bien soigné mes ravitos, contrairement à mes habitudes ; perdre 2 à 3 minutes pour en gagner plus devant ; j’ai apprécié les bonnes pizzas maison de maman – la pizza, c’est ce qui a permis à Robin Coinus de gagner l’UT l’an passé ! – et ses délicieux flans. En fait, j’ai avant tout joué en équipe familiale avec ma mère ; un frère, et une sœur ; beau-frère, belle-sœur, neveux et nièces… Ma force fondamentale !
Quels ont été les meilleurs moments de ton épopée ?
Franchement, vu le pedigree de Sangé Sherpa, j’avoue – et il me semble que tout coureur local aurait eu cette émotion – que ça a été d’oser jouer ainsi avec lui, de lui mettre 1 heure entre La Possession et le Colorado, puis de le déposer aussi nettement sur la fin, accédant à un improbable TOP 5 ! Après les 2 victoires de Sangé sur la TransPyrenea 900 K et la SwissPeaks 700 K, puis le Tor des Géants 330 K avec une belle perf, l’UltraGobi 400 K, fin 2025…, me rapprocher ainsi de lui en venant de loin, le doubler, et lui prendre de cette façon cette 5ème place symboliquement importante, fut pour moi un grand moment de trail.
Globalement, que penses-tu du profil de la course ?
Il ressemble à une longue lame avec de terribles dents de scies, toujours prête à vous couper les jambes !
Partant pour 300 km
La penses-tu encore perfectible, cette folle trace ? Où ? Imagines-tu un format encore plus long ; on évoque un 250 km…
Il serait opportun de rester un peu plus dans le cirque de Mafate – avec l’avantage d’être traversé de jour par les élites -, quitte à réduire le parcours du côté Glacière, Piste 1800, quelque peu fastidieux, et sans grand intérêt. Je pense en effet que ce serait une bonne option que d’aller sur 250 km, ou plus encore, proche des 300 !
Ce parcours, comparé à celui de la Diag’ qui est confortable jusque Bras Chanson, est-il vécu différemment d’un bout à l’autre ?
Avec une entame à flanc de volcan, d’emblée le nez dans les coulées en gratons de Puys Ramond, puis les diverses murailles successives, beaucoup plus longtemps en altitude et jusqu’à 3 070 m au lieu de 2 450 m pour la Diag’, on ressent une épreuve bien plus intense, en effet, de part en part. Elle n’est pas du tout accessible à un effectif comme celui de la Diag’.
Utiliser les ravitos normaux, s’asseoir en famille ; et faire mieux que des élites du XXL en usant des plus simples moyens du coureur Lambda !
As-tu eu aussi recours à un staff dédié, ou juste la famille ? Drop bags déposés aux bases de vie, Hell-Bourg, Cilaos, La possession ?
Pour demeurer au maximum autonome face aux aléas sur un tel format, mon sac de course était complet et assez lourd : 4 kg sans eau (1 flasque d’eau plate, 1 flasque de boisson d’effort), réserves alimentaires ; barres énergétiques, gels que j’ai ramenés sans les avoir utilisés ; batteries pour toute la course au cas où… J’avais juste mis un sac assistance à Cilaos avec du linge ; rien de plus, et rien ailleurs. Non, c’est vraiment resté un trail purement familial, sans aucun staff pro, ni autre assistance à quelques points ou niveaux que ce soit. La famille, et l’organisation pour tous.
Que penses-tu justement de l’organisation en général ? Au plan opérationnel (avant course, suivi, balisage, état des sentes, ravitos, etc…) et humain (bénévoles, ambiance, fête finale, etc…)
– Les ravitos étaient bons, et parfois même surprenants, tel le « Sosso-Maïs-Sardines » que j’ai vraiment « kiffé » à Roche-Plate !
(Seuls les derniers évoquent quelques imperfections.)
– Rien à dire sur les balisages.
– Les bénévoles étaient sympas partout.
Certes, c’est moins festif que sur le GRR (sauf le dimanche après-midi à La Redoute), mais il y avait quand même du monde sur le parcours.
L’encadrement médical serait à renforcer ; le suivi Live était quelque peu capricieux.
As-tu eu besoin, comme D’Haene, de te reposer un peu, voire dormir ?
Parmi les possibles améliorations, des dispositifs de repos seraient bienvenus, mais personnellement, je n’ai pas eu besoin de dormir. Je ne suis déjà pas un gros dormeur, et le Ramadan m’a habitué à moins dormir encore ; je n’étais pas aussi épuisé que certains… Après être arrivé à 2 h 16 du mat à La Redoute, je suis directement parti sur le départ du Trail des Pétrels donné à 5 h du mat, au stade Roland Robert de La Possession, pour encourager mes amis, dont Ayaz Mahomudally que je considère comme un frère…
Beaucoup distinguent physique et mental, en disant que c’est ce dernier qui a réussi à les porter jusqu’au bout. Qu’en est-il pour toi ?
Un très gros mental, c’est là la force première qui m’anime ! Le physique est là aussi bien sûr, qui doit suivre, mais vraiment dominé par les forces de l’esprit qui ne faillissent pas chez moi.
As-tu dû dépasser certaines limites, comme il est coutume de le dire ?
Ah, pas vraiment de dépassement des limites personnelles, mais assurément celles de l’expérience en distance et dénivelé ! Mais il s’avère que ce test pourrait être rallongé bien au-delà de mes représentations initiales des possibles limites en matière en km et m D+…
« Le dernier sera des premiers dans l’autre réalité… »
As-tu été confronté à des imprévus sur cette course ? Tes solutions pour y faire face ?
Mon téléphone m’a d’emblée fait faux bond ! Un vrai cauchemar au départ : en accélérant pour bien me placer, il gicle du fait des ballottements de mon gros sac ; je me retrouve à le rechercher partout cependant que tout le monde est parti ; une spectatrice finit par le retrouver en m’interpellant à grands cris cependant que j’avais quasi renoncé à le retrouver, me relançant, en queue de course… Je passe de la 271ème place – le tout dernier ! – à la 28ème déjà aux camphriers, et la remondata ne s’arrêtera donc pas là ! Après cet inimaginable début négatif, ce sera finalement un bel imprévu positif sur la fin. Résilience, quand tu nous tiens !
Stress, inquiétude, plaisir, fierté…, quel sentiment marque cette épreuve ?
À l’horreur du début, correspond le bonheur final d’un bel accomplissement. Au cours du périple, la sérénité aura effacé l’inquiétude, et la positivité aura été un sentiment de plus en plus affirmé.
Tu as été le 1er et le seul à finir plutôt frais (malgré une petite pubalgie avant course). On dirait qu’elle t’a réparé alors qu’elle a détruit les autres ! Pas de bobos ? Et ta récup’ ?
RAS !
Tu évoques une aventure humaine ; est-ce compatible avec l’esprit de compétition, toutes les données rationnelles, chrono, glucides avalés, lectures de la course, datas diverses, calculs… Y’a-t-il aussi une dimension philosophique, voire spirituelle ?
Je relativise les datas, grammages de glucides, etc. J’accepte dans une certaine mesure, les côtés aléatoires d’une course, accordant la plus grande importance aux sensations, et je ne me cale pas totalement sur des données formelles. Je prends une certaine liberté avec elles, – en faisant simplement une analyse après course – ; je m’en affranchis avec une part d’impro, pour laisser toute sa place à l’aventure humaine. Oui, ma croyance est importante ; je me sens porté par les prières de ma mère. Je crois aux forces de l’esprit, avec une connexion divine ; et j’ai recours à de petites invocations spirituelles dans les moments un peu plus durs.
Quelles seront tes prochaines courses ?
Sans doute le Grand Trail de l’Ouest, 85 km, le 4 juillet.
Le Beachcomber Trail, 65 km, le 25 juillet.
Cimasa de RandorunOI, fin août.
Et, bien sûr, la Diagonale des Fous, en octobre.
Comment gères-tu l’articulation famille/travail/entraînement ?
J’arrive parfaitement à faire la part des choses, avec équilibre, sans aucunement négliger les 3 ; je finis mon boulot à 16 h 30 ; j’ai la possibilité de m’entraîner, et de garder des moments pour mes proches.
Recommanderais-tu cette épreuve à des coureurs ? Le cas échéant, quels conseils leur donnerais-tu ? Quelles qualités faut-il avoir ?
C’est une expérience à vivre en fonction de ses capacités, et surtout pas pour les plus jeunes ; il convient de s’aguerrir un peu avant ! À la vingtaine d’années, il est souhaitable de travailler d’abord sa vitesse, passer par des formats de trails courts, avant d’aller graduellement sur plus long. Ne pas griller les étapes ; bien se connaître, rester lucide sur les possibles ; passer par des acquisitions cohérentes dans une bonne et patiente progression nourrie du terrain, en évitant les blessures et autres déconvenues… Ce format est réservé à des coureurs très costauds et aguerris ; pour l’instant, ce sont majoritairement des extérieurs qui se sont déjà amplement confrontés à de rudes épreuves sur divers terrains de haute montagne très exigeants hors Réunion… L’Ultra-XXL est un tout autre monde que celui des 100 miles !
Penses-tu accéder au beaucoup plus long encore, entrer dans le monde des Tor des Géants, Swiss-Peaks 700 K ?
Je n’exclus rien. À vrai dire, oui, je suis tenté d’expérimenter bien plus long encore, à l’aune de cet UT bien géré, fini avec encore de bonnes ressources pour aller plus loin… La perspective est ouverte.
Intégrer une Team…
Ça fait quoi, avec un peu de recul, d’avoir ainsi accédé avec brio à un TOP 5, et 1er local, d’un format XXL ? Te sens-tu vraiment devenu un « extraterrestre » ?
Je pense que je ne réalise pas encore vraiment… Disons que je suis un extraterrestre qui n’a pas encore totalement atterri !
C’est une surprise pour beaucoup, un bond de cote ITRA pour toi, de considération dans le monde élite. Mais qu’est-ce que cette course peut t’apporter d’autre ?
Après avoir été licencié 2 ans au CSSDA, et au TPC depuis 4 mois, j’aimerais désormais sérieusement rejoindre une Team ; ce ne serait pas là que le fait de bénéficier de sponsors toute l’année et des inscriptions, mais surtout de se concentrer dans de meilleures dispositions sur son entraînement. Intégrer une Team boosterait encore plus ma motivation.
Est-ce qu’Irchaade va rester le sympathique et discret coureur, sans rien changer ?
Ça ne va rien changer ! Je resterai réservé par nature et par choix ; je n’aime pas me mettre en avant, à part juste dans le classement. Je ne suis pas l’archétype du traileur 2.0 ; j’ai appris que je pouvais ne plus être en retrait des élites ; ce qui a changé, c’est juste cette prise de conscience.
Ton tonton Yashine a dû beaucoup parler de toi, notamment sur RER… Que penses-tu de la médiatisation de cette course.
Je remercie beaucoup ceux qui m’ont accordé une place dans les médias, et qui, même si je n’étais pas attendu à cette place dans la course, ont souligné ma remontada parmi les grands. L’UTOI n’a pas encore une couverture médiatique comme la Diagonale. Sans doute conviendrait-il d’en favoriser un dispositif d’accueil au stade de La Redoute.
Quels sont tes prochains défis corsés ?
Allez, j’avoue : tenter un format XXL en France métropolitaine ! (Mais, je me réserve encore le choix…)

Texte et photos de Daniel Guyot





















































