Tant à La Réunion qu’à l’échelle de la planète agitée par sa géopolitique, avec ses atteintes à une existence humaine sereine et saine, la dynamique d’un résilient running explose ; sursaut vital avec ses bienfaits universels (socialisation, santé), la mode du trail se retrouve pourtant aux prises avec des dérèglements, économiques (instrumentalisations par le business, primauté du quantitatif sur le qualitatif), écologiques (empreinte carbone, dégradations de la nature), mais également humains (le raisonnable, l’inclusif et l’empathique cèdent à l’ego 2.0).
Les valeurs du collectif changent. À l’heure du bilan, saluons d’emblée la mémoire de ceux qui ont quitté la grande famille du running réunionnais en 2025, après des parcours constructifs et exemplaires :
– Le 14 févier, l’illustre traileur Jean-Pierre Hoarau, alias « Tête Chou », s’en est allé ; un authentique héros des Passe-Montagnes et Diagonales – en tout, 26 fois finisher aux meilleures places – ; nous avons toujours été de très bons camarades ; je lui ai consacré un article : https://www.gadiamb.re/jean-pierre-hoareau-alias-tete-chou-sen-est-alle ; les « Foulées de Manapany », que j’ai courues le 14 septembre sur ses terres, lui ont été dédiées.
– Dans les derniers jours d’allègement pré-marathon de Boston où il se faisait un plaisir de retourner après avoir couru les 6 World Marathon Majors, esquivant au mieux un dilemme de santé, j’ai souvent discuté avec Olivier David ; mais le voyage sera cruellement tout autre, le 23 mars… Son club, Déniv’, a organisé en sa mémoire un relais marathon le jeudi 3 avril sur la piste d’athlétisme de Champ Fleuri. Pour ma part, je lui ai dédié le 3 août, mon rituel marathon de Saint André des Eaux (le plus vieux de France avec Paris et Albi, et le plus bosselé aussi, comme souvent la vie). https://www.youtube.com/watch?v=2iei81NPdqA
– Début décembre, Joël Delmas, fondateur de Run-Escapades, – dédié aux aventures partagées en montagnes à travers le monde -, promoteur d’un trail authentique, « Chevalier du vent », nous quittait. https://www.gadiamb.re/joel-delmas-chevalier-du-vent-nous-a-quittes
– Le 15 décembre, c’est l’atypique pionnier de la photographie du trail réunionnais, Patrick Lauret, alias Bouba, qui disparaissait, laissant une œuvre patrimoniale de portraits artistiques N & B, digne de conservation. Il rejoint son copain breton Éric Brugallé, parti le 01/10/2016. https://www.gadiamb.re/disparition-dun-pionnier-de-la-photographie-du-trail-patrick-lauret
Volumes d’entraînements, compétitions, localisations, participations globales
Les courbes du nombre de courses, comme de celui des coureurs, ont été littéralement exponentielles en France, ce qui devrait encore s’amplifier à La Réunion, vu le calendrier 2026 si bien rempli ! Les jeux de l’offre et de la demande poursuivent une affolante dynamique. Les bilans Strava ont explosé aussi à la fin 2025, en nombre global plus qu’en volume individuel. Pour ce qui me concerne, adepte d’un raisonné running sur des décennies, je suis resté dans mes habitudes : 5 500 km, 150 000 m D+. Pile 40 courses, 37 podiums catégoriels ; ce serait soi-disant plus facile en Master 6 ; mais, déjà, il faut y être, tant la durée des « carrières sportives » se réduit de façon inversement proportionnelle à leur multiplication ; et puis, encore accrocher en M6 un top 20 au général sur un 10 km corsé en 40 minutes, un top 35 sur le rude marathon de Saint André des Eaux en 3 h 24, c’est quand même pas être un vieux traîne-savates, mais rester devant pas mal de plus jeunes… Puisse ma démarche les encourager à persévérer ! 10 foulées et 10 km, 2 semi marathons, 2 marathons, 2 relais, 2 cross, 2 urban-trails, 3 ultra-trails, 4 trails longs, le reste en trails divers. J’ai couru en Bretagne hexagonale, à La Réunion, dans les Pyrénées, à Rodrigues, en Tchéquie, avec comme spots principaux : Trémuson – ses belles vallées – ; Saint Denis 974 – vers RE ou Dos d’âne, littoraux en récup’ active – ; Gèdre-Gavarnie – mégas courses de côtes, Offs entre sauvages crêtes et sommets – ; Corail Petite Butte – via Baie du Nord, 4 vents, ou Rivière Cocos – ; Prague. Autour de ce dernier, à la faveur de 220 km au pays du plus grand et atypique coureur de tous les temps, Émile Zatopek, je me suis offert en sa ville natale de Moravie Silésie, Kopřivnice, comme un jubilé à mes 65 ans, juste avant ma 30ème Diagonale officielle enregistrée sur runraid.fr… Parmi les pionniers du trail local, j’ai connu la 1ère grande famille des sentiers – réunissant les amoureux du fou caillou dans une franche camaraderie, nous retrouvant le matin des épreuves armés de notre photocop’ de certif’ et de la menue monnaie d’inscription – jusqu’à la fin du 20ème siècle (1988 à 2000) ; puis 20 ans de professionnalisation d’élites en cohabitation avec les amateurs ; et enfin 5 ans (2020 à 25) de mutation radicale en business plans pour traileurs/consommateurs 2.0, au semblant de collectif essentiellement virtuel – et non de terrain avec communications réelles et informations objectives -, en dépit de teams, théâtralisations diverses, départs ambiancés, posts sur RS (Réseaux Sociaux)… 2025 pourrait rester une année charnière inaugurant d’étonnantes et détonantes stats ! Une belle dynamique, mais également une part d’ombre.
Un véritable mouvement de fond du running, ou une simple attraction sociale ?
Une statistique lourde vient de sortir de l’EN : moins de 50 % des jeunes collégiens parviennent à courir 5 minutes, ce qui signifie que la course à pied n’est pas du tout ancrée dans les familles où la malbouffe et la sédentarité progressent, comme d’autres stats le mesurent. On savait déjà que concomitamment à l’évolution d’une certaine pratique du running dans une frange de la population, globalement, les jeunes perdaient 25 % de leurs capacités cardiorespiratoires… Une étude Sorbonne 2024, – basée sur le test de course à pied navette de 20 m – réalisée chez 15 420 enfants entre 1999 et 2023, montre une baisse de l’ordre de 20% des capacités cardiorespiratoires des enfants en France rien que sur cette seule période de début du 20ème siècle. De même que la part du phénomène football est beaucoup plus importante sur canapé qu’en stade, de même, la course à pied a sa part d’illusionnisme social, basée sur une visibilité exacerbée avec les RS, le marché du sportwear, l’identification à une mode, une pratique ponctuelle, des versions de « développement personnel », et beaucoup d’images construisant une séduction des apparences… Un socio-running avec une part grandissante de simulacre.
Se resituer au regard de la foire aux vanités ; l’hyperbole ou le silence ?
Chacun fait ce qu’il veut, et encore heureux ; mais perso, dinosaure du running, j’ai atteint le stade du recul sur certaines dérives des egos, me recentrant sur ce que j’estime être l’essentiel d’une pratique de la course à pied au très long cours, et de pures aventures en montagnes continuées sur plus d’un demi-siècle, avec constance. Je ne cours pas pour être en vue mais pour être en vie… Il est d’ailleurs arrivé que tel esprit se soit amusé à me malmener cette année, alors je n’ai plus rien posté sur les RS. Je me cantonne à quelques développements écrits – garantis sans un mot d’IA, et résultant de mes expériences de terrain – destinés à des sites et revues, pour des « focus » thématiques sur la fréquentation des montagnes, l’évolution du trail, des épreuves qui se distinguent tels l’Ultra-Marin du golfe du Morbihan ou le trail du Hibou de Rodrigues, et de résistantes utopies pratiquées, comme au cœur de la Bretagne à Meslan, une manifestation sportive encore municipale, basée sur le bénévolat, (5 euros l’inscription assortie de tee-shirts, ravitos, récompenses et diverses attentions, dans une ambiance d’exception). Je n’ai rien restitué des autres de ma quarantaine d’épreuves avec des résultats qui m’octroyaient pourtant des atouts dans la course aux vanités ! Vu le contexte actuel, j’ai préféré l’effacement sur la toile, et pas de partage de ces photos désormais tant prisées – dans une frontalité qui exclut de vrais points de vues écrits – où j’ai le sentiment d’être une rustique endive bio enfoncée dans un champ de belles salades issues de sélections… Avec, notamment, la montée soudaine de crispations identitaires, et la relégation accélérée des anciens, je sais cocher de mauvaises cases en m’étant retrouvé à courir dans ce cadre dit « compétitif » au sein duquel je n’ai jamais estimé avoir ma place… Vétéran notoire, petit gabarit (ostensibles remarques désormais récurrente jusqu’aux plus hautes instances), né zorey BZH – réunionnais depuis 85, avec un travail dans la réinsertion et dans l’instruction, rien d’un « Colon »… – ayant fait le plus grand nombre de courses locales, et le plus d’arrivées en Diag’, c’est un cumul décalé… Me recentrer sur le coopératif en laissant à d’autres les marches que j’ai trop occupées sur les podiums catégoriels, avec un retour à un running plus confidentiel, c’est sans doute la meilleure réponse ; comme choisir les épreuves avec discernement. En réflexion… Je remercie tant la Région Réunion, que l’association GRR, d’avoir récemment salué ma longue fidélité aux Diagonales des fous, repérée en 2012 par Canal +, et soulignée par le journaliste du Quotidien, Emmanuel Guermeur en 2016, grâce à la seule base de données tenue par Michel Jourdan. Ainsi, moult mythologies personnelles ont-elles été reléguées, j’en suis désolé. Je fus longtemps – de 1985 à 2016 – très discret voire secret, faisant sur l’île des AR Nord/Sud ou Ouest/Est qu’on n’imaginerait pas aujourd’hui, par d’exigeantes sentes en partie disparues. Devenu exubérant dans un cadre contraint, le trail conservera pour moi une grande part de nostalgie et de dissidence…
Le trail : un produit qui cartonne dans le neuromarketing mondialisé !
Avec des dossards autour des 1000 € (TOR330 à 990 €, soit pile 3€ le km ; TOR450 à 1150 €), l’enjeu devient énorme ; je pratique le golf, c’est beaucoup moins cher ; et même pour les équipements ! Aux 1ères loges de la transposition d’un désir d’être dans le paraître, le trail est un cas d’école dans l’industrialisation des émotions d’une population pulsionnelle ; il est soutenu par un souterrain désir marchand bien inculqué par les politiques éducatives – loi EN 1989 : « l’enfant au centre » (et plus un élève instruit et sportif) aux pulsions de prescripteur économique débridées – et sociales : « on vous vend des matos révolutionnaires, des « places to be », des bimbeloterie et bling-bling, et vous alimentez notre puissante épicerie sur les RS par une méga pub gratuite ». Umberto Eco l’avait annoncé : l’expertise s’efface derrière l’opportunisme, dès lors que les Réseaux « Sociaux » remplacent les « cafés du commerce »… En totale rupture avec celui de la fin du 20ème siècle, le trail du 21ème devient quasi exclusivement une émanation de ces RS – CRS de la pensée -, devenus eux-mêmes au quart du siècle, réseaux de captation et de monétarisation. Le trail a le double avantage, pour ceux qui tirent les ficelles, de faire l’objet d’un modèle économique juteux, tout en opérant un conditionnement de masse dans la société du spectacle. Au-delà d’être formaté en parfait produit des RS dans une servitude de co-construction, le traileur devient le client accro d’un système très addictif, boosté à la dopamine de l’identification aux pros, des visibilités sur écrans, apparats d’équipements hors de prix, pompes à plaque carbone, activités paramédicales, coachs, dossards prisés, médailles, tee-shirts collectors… Il est heureux que notre Diagonale des Fous, longuement forgée dans les valeurs fortes de la fin du 20ème, n’ait pas cédé aux dérives entrepreneuriales du jeune UTMB et de ses 21 sociétés… En revanche, pour d’autres épreuves locales plus classiques où les gains semblent démesurés au regard de l’estimation des dépenses engagées – avec des collectes pouvant concerner plus de 1500 engagés -, même si les associations ne sont tenues de montrer leurs comptes qu’à leurs membres, elles devraient donner un minimum d’explications au public. On a vu tel récent business plan qui jouait la mise du « trail rényoné » et pas cher, passer en 2 ans à des propositions de courses très élitistes et vendues 3 euros le km, en ne focalisant que sur les seuls 20 premiers ! Le GRR reste constant dans ses principes depuis 1989, en respectant autant la masse des figurants que les figures de proue ! Même s’il doit composer avec le contexte économique – on n’imagine pas certains postes de dépenses tel celui des hélicos… -, il demeure d’abord une authentique aventure humaine partagée! Autant notre Diagonale, vrai 1er ultra européen, a su évoluer sainement – Robert Chicaud et Michel Pousse ayant résisté à des offres d’achat -, autant l’opportuniste UTMB métastase le monde entier, avec un greenwashing qui demande pourtant d’aller chercher loin beaucoup de « Running Stones » – langue de l’Oncle Sam ! – tout en taxant lourdement les trajets. Pourquoi doit-on supporter d’être automatiquement indexé UTMB ? Déjà, un ITRA, passons, mais cet index…, je me dispenserai d’une blague vulgaire. Le fait que cet estampillage entrepreneurial ait été adopté sans broncher, en dit long sur le degré de soumission imposé aux traileurs à l’échelle mondiale. Comment un tel business plan planétaire aussi délirant pour les traileurs, parvient-il à les fédérer, si ce n’est une petite alerte des Jornet et Miller, incomprise et vaine, qui devront revenir dans les rangs ! L’hégémonie trouve son comble avec la « Puerto Vallarta by UTMB » au pays des tarahumaras – Cf. « Born to Run » de McDoughall – dont l’UTMB s’érige 1er relais européen. Ce « néo-colonialisme », effaçant la Diag’ par un faux narratif de l’histoire mondiale du trail, devrait interpeller les réunionnais ; et la « contribution carbone » les exclut de l’UTMB. Dérive « Trumpiste » du trail ?
« Le trail est mort, vive le trail ! » Le boomerang américain.
Au fil d’incarnations totalement différentes, le trail reste lié aux maîtres de l’économie américaine. Il s’inscrit dans la géopolitique actuelle. Né aux Etats-Unis d’une opposition – beatniks – à l’avènement de la société de consommation, de tout ce qu’elle induit en déshumanisation et négations des vrais besoins naturels comme des partages désintéressés et altruistes (courir librement dans la nature), cette incarnation originelle du trail est aujourd’hui dévoyée par les GAFAM américains, l’instrumentalisant dans la société d’hyper consommation (ce qui renvoie aux récentes surenchères d’Hyper Formats d’ultras). Le trail est en effet impulsé, encadré, par les puissants FB, Insta, (Meta), Google, Apple, Amazon, Microsoft, etc., qui développent insidieusement les algorithmes de manipulations marchandes, où les données personnelles des foisonnants posts des traileurs, alimentent le business plan mondial, relayé en Europe par Peter Thiel, adepte d’un techno-pouvoir qui intègre par le projet « Enhanced Games » l’autorisation du dopage des athlètes… Il n’est plus du tout question d’épanouissement et de liberté, le trail devenant un des piliers mondiaux de la société de conso pourtant bien plus délétère qu’à ses débuts étasuniens. Le trail fut initié par des idéalistes américains, dans un esprit qui anima l’épreuve considérée comme 1er ultra de la planète, la « Western States Endurance Run » dans la Sierra Nevada en Californie ; il est aujourd’hui récupéré par les géants du Net de la Silicon Valley californienne pour faire des traileurs autant de moutons bons à tondre… On vend à tout va de l’émulation en réseaux, équipements, voyages, et beaucoup de vent qui impacte la vie, car, rapidement le corps envoie la grosse facture finale des excès, le paramédical prenant le relais du business, en vain, car à l’obsolescence programmée de ses matos, correspond insidieusement celle du traileur, ce qui contribue à cibler un jeunisme captif, dans un ultralibéralisme sans âme, à l’américaine, la valeur marchande excluant toute valeur morale. A cette obsolescence physique du coureur, correspond « Le temps de l’obsolescence humaine », ouvrage récent de Bruno Patino. Attentatoire aux cultes, comme à l’âme réunionnaise dans Mafate, un gros dérapage exhibitionniste et profanatoire, a été commis en toute impunité par un influenceur du trail – pour lequel il représentait une néo-organisation locale en mode Star-up -, cependant que dans le domaine de l’art, un international grapheur de beaux messages « peace & love » à l’humour humaniste, a été estampillé du « zorey deor ». Mais tout est permis pour une pub trail ; par sa lancée libératrice, côte ouest américaine, le trail y revient 50 ans après, en vrai colon, passant au-dessus de la Diag’, effacée.
L’organisateur qui a la plus grosse ; le traileur qui a la plus longue…
2025, année de la démesure. Désormais, on entend faire passer des quantités pour des qualités, (Cf. « Success », Raphaël Liogier). On compte sur le refoulement des angoisses du vide de sens, par le remplissage (de « likes », de km, de D+…) Telle néo-organisation brandit l’invitation d’une grande figure internationale, conçue comme locomotive de luxe louée pour accrocher le maximum de petits wagons. (Le GRR n’a aucunement besoin de faire ça pour assurer son succès !) On a vu se monter telle grosse usine à gaz pour jouer dans la surenchère ; à coups de pubs, de « prize-money », de formules chocs, en appeler à l’héroïsme, au combat de titans ; multiplier les formats de courses, proposer de l’ultra-ULTRA ; du jamais vu en matière de barrières horaires serrées, – en km et dénivelé à l’heure – en cumul de technicités, du long, du gros, du dur, du renversant, etc… Gros plans insistants sur les parties ardues. Comme une proposition de porno pour jeunots. Les plus grands journaux hexagonaux, L’Équipe, Ouest-France, y ont pourtant un peu cru un moment, sur la base de 2 ou 3 inscriptions d’élites, avant qu’on sache qu’ils ne participeraient pas à cette épreuve chaotique, au parcours encore singulièrement modifié et corsé les derniers jours. Mais ce qui s’est finalement déroulé sur le terrain n’a pas été du tout à la mesure du fol opportunisme. Il n’empêche que tout est fait depuis peu, avec insistance, pour flatter une vigoureuse endurance dans le trail, par la longueur et la dureté de trip auquel le traileur pourrait accéder ; plus ce serait hyper long dans une irréaliste et dangereuse démesure, et plus ce serait bon ; le classique 100 miles est dépassé ; Swiss Peaks, Tor des Géants, et autres défis personnels, sont mis en avant… Le qualitatif s’abolit sous le quantitatif XXL hard-core ; le parcours n’a pas à être beau et intéressant, il doit être dur ; le traileur qui « badine » avec la nature, devient un has been dans la survenue d’un « kamasoutra de l’extrême »… Donner du sens et de la jouissance à la/sa vie ? Sans doute tout aussi vain que d’envoyer sur la lune, comme vers Mars, de viriles fusées qui ne contribuent qu’à détruire un peu plus la terre, pourtant le seul endroit à jamais vivable pour nous… Créer du meilleur dans la conscience de nos limites, inverserait la perspective de délétère fuite en avant, au bénéfice d’une alternative agréable et sereine pour tous, à rebours d’individualistes défis sans issue collective viable… L’abolition d’une sensibilité aventurière cultivée, au profit de formalismes quantifiés, débouche sur le basique « toujours plus » dans cet insatiable « illimitisme » appliqué au trail par Olivier Bessy, (mais aussi aux idées du trio Trump, Bezos, Musk, « only the sky is the limit »…) La Diagonale des Fous a dû faire des adaptations au fil de sa longue histoire, mais elle demeure basée sur un 100 miles et 10 000 m D+. Sur des épreuves bien au-delà, d’autant quand elles s’avèrent techniques, on a des preuves scientifiques qu’il ne s’agit plus d’une folie métaphorique, mais bien réelle ; sans ignorer les motifs basiques de fond (comme le pétrole et le marché des armes en géopolitique) ; outre tous les profits partenariaux, et plus largement celui des marques : tant de km en +, c’est tant X entre 2 et 3 € en + pour l’organisateur, pas si fou. Notons qu’il existe encore quelques exceptions : la « Transpyrenea » 855 k, course très compliquée à monter et à encadrer durant 10 à 17 jours, propose 150 dossards à 1295 € (995 en 2023), soit 1,50 € / km. Esprit Pyrénéen !
Le trail en attente de régulations, ou d’une nouvelle émancipation…
2025, année de la saturation. Certes, courir reste sans doute le meilleur médicament à bien des maux contemporains. Mais le passage, en quelques décennies, d’une ruralité harmonieusement active, à une concentration citadine dans la sédentarité (de la paysannerie au tertiaire), ne se fait pas sans divers écueils aux tentatives de délivrance. Du confinement Covid a résulté un engouement pour le trail en compétition, où la vraie course devient celle de trouver des dossards sur Internet. Le désir de se détendre dans la course à pied se heurte aux stress et frustrations… Ensuite, la précipitation des vainqueurs de ce premier cap difficile à franchir, se transpose dans les sentiers ; départ en bousculades, bouchons plus loin à la moindre bosse ou petite flaque, avant de se jeter inconsidérément dans les descentes… Perte de bon sens et de courtoisie. Les problèmes rencontrés sur les routes se transposent dans les sentiers… Coller au cul, pousser, s’exciter, bloquer le passage et débloquer du coco, tout ça devient courant, derrière les plus aguerris pourvus de maîtrise et discernement. Au plan physique, blessures, usures prématurées, « dépassements des limites » dans l’épuisement… Au plan psychique, individualismes exacerbés, fous conditionnements, addiction aux RS pour valider les vanités… Relations feintes, valeurs perdues. Aux origines, le trail consista à se réapproprier une épanouissante liberté de courses hors des compétitions contraignantes, dans la nature ; désormais, ce sont finalement les compétitions sur route qui fonctionnent le mieux, rendant résolument plus libre, saines ; elles s’avèrent plus humaines, moins stressantes et traumatisantes… Retour à la case départ, en espérant inventer d’autres pratiques positives du running en marge des impasses du trail ?
Un retour à la case départ, afin de reprendre de bonnes bases ?
Dans la nature, quand on s’est trompé de chemin, la meilleure option reste de faire demi-tour jusqu’à ce qu’on puisse s’assurer de reprendre une bonne route. Le tentaculaire trail tend à absorber d’autres modalités de pratiques de running dont les belles courses de côtes telle Takamaka. Les « teams » à tout faire et rassembler, toisent les clubs officiels de licenciés ; des stratégies de classifications – équipes élites en « Entente » au motif que la licence d’un seul coureur portant pourtant le maillot du club, est encore en cours d’enregistrement – rompent l’équité ; certains chronométreurs et organisateurs en arrivent à s’arrangent sur leurs intérêts propres en laissant divers opportunismes se développer. La stratégie prime. Cette année, la super boucle de la course « Sclérose en plaque » (Tévelave via Les Avirons), a été transposée en un trail, sur pression de traileurs. Je fais partie des déçus, et je ne dois pas être le seul – même si j’ai participé par curiosité à la nouvelle mouture – car j’observe que le nombre d’arrivées est passé de 396 en 2024 à 336 en 2025, soit 60 de moins dans un contexte où les effectifs s’affolent partout. L’ancien parcours était aérien avec de magnifiques vues (comme la course des artichauts, hauts du Plate, par exemple), roulant (typé route), physique, exigeant un bon compromis entre endurance et vitesse, excellent exercice sportif ; le nouveau est hyper technique, dangereux, très boueux à cette saison, sans vue ; il a favorisé des déloyautés manifestes, et a provoqué de nombreuses chutes avec cas de blessures… Les formats classiques de course sur route proposent un meilleur encadrement, et s’avèrent bénéfiques pour la santé (tant au plan physio que cardio). La course de fond classique sur route, du 10 km au 100 km, demeure la base la plus saine du running. Elle reste intelligente, graduellement calibrée (10, 21, 42, 100 km). Chacun demeure libre de défis personnels, tel le tour de l’île, mais ils n’ont pas vocation à devenir une compétition officielle ; sauf qu’avec les RS, tout devient possible… L’ultra-trail met en jeu une aventure en nature qui permet d’alterner marche rapide et course douce au long cours sans les effets traumatisants du trail court, avec une pratique raisonnée, adaptée à ses capacités. Un excellent « foncier », car la longueur et le dénivelé travaillent une endurance fondamentale très bénéfique. En revanche, les trails courts qui associent vitesse et technicité, s’avèrent les formats le plus délétères, et pourtant les plus répandus désormais, tout en rassemblant une très large part des coureurs les moins expérimentés. (Inaptes aux ultras, ils le sont encore moins à ces ponctuelles opérations kamikazes hypothéquant leur santé…) Afin que le running redevienne bon pour la santé, il conviendrait de réhabiliter les courses de fond sur route, tout en conservant un ultra-trail raisonné, assorti de BH bien étudiées comme sur la Diag’, avec le seuil maxi du 100 miles. S’agissant de plus court en nature, l’ancienne formule « course de montagne » en ascension (cf. le Cross du Piton, les championnats du monde en 1998 au Dimitile), ou le KV (cf. les éditions invitant des pointures mondiales sur la paroi RE) favorisent le travail du cardio en ménageant la physio…
Restaurer en priorité une pratique durable et inclusive
Après 2 ou 3 ans de trail local, on voit beaucoup de jeunes arrêter et/ou quitter La Réunion. (Souvent des extérieurs animés d’un imaginaire d’exotisme, et/ou qui viennent exercer une fonction paramédicale sur une période limitée ; ou bien des pros en herbes qui considèrent l’île comme un très bon tremplin pour s’aguerrir en trail…) S’agissant des masters, plus on a des discours sur l’inclusion, et plus on perd ce qui relevait d’une belle tradition réunionnaise : le respect des plus anciens, jadis modèles. L’ami Serge Maillot, master 7, l’a clairement rappelé au micro sur la toute dernière course 2025, « Trail LesQuilibres sur les sentiers de l’enfance », à l’Etang Salé, le 27 décembre. Mais tout n’est pas perdu car sur un précédent beau RV de décembre, les foulées de Saint-Louis dans une ambiance magique, l’animateur Laurent Nativel s’est distingué pour faire honneur comme à son habitude aux plus anciens. Avec les compétences des commentateurs du cyclisme, ses solides connaissances des coureurs l’amènent à présenter avec une empathie avisée et sincère, les pedigrees des valeureux masters… C’est l’occasion de rappeler avec Laurent qu’une part de culture – de connaissances, d’analyses, de respect des valeurs… – associée à la course à pied, redonne à cette activité sa juste place dans l’œuvre civilisatrice, et la socialisation au quotidien. Mais des néo-organisateurs et autres néo-acteurs du running, ont une vision bien moins humaniste et éclairée des courses, en ne focalisant que sur les tous 1ers, considérant la masse comme des figurants qui soutiennent la course de l’arrière, payeurs sans autre égard. Faute de penser dignement leur implication, certains anciens n’acceptant pas leur baisse de niveau, utilisent des stratégies opaques, cependant que les plus loyaux se résignent à se retrouver relégués dans la transparence…
Se réapproprier une part de liberté en phase avec les réalités
Après avoir exclusivement improvisé, des années durant, j’ai toujours adopté une progression à trous et flexible, à court terme. On dit qu’il ne faudrait pas dépasser 10 épreuves à l’année. Mais les coachs, – qui en ont cassé plus d’un, tels les sélectionneurs des chevaux de courses, et le trail mondialisé commence d’être aussi l’enjeu de paris sportifs… -, s’adressent aux compétiteurs, alors que je cours depuis des lustres juste pour la santé et le plaisir, plutôt affranchi cheval de trait en dépit de mon petit gabarit. Je n’écoute absolument rien d’autre que mes sensations, et je programme le moins à l’avance possible, malgré les ruées aux dossards, pour m’adapter à ce qui advient… S’il ne tenait qu’à moi, je ne choisirais mes courses qu’en fonction de l’écoute de mes dispositions (physiques et mentales d’un seul tenant) du moment. Hélas, il faut caler certaines inscriptions bien à l’avance pour ne pas les rater… Pour une dizaine de ce type, j’en rajouterai une trentaine à l’impro. En tout cas, je ne conçois pas de préparation spécifique à une course, encore moins d’annuel calendrier qui se remplit graduellement en fonction des aléas, comme l’animal qui chasse pour se nourrir. La plupart du temps, quand je pars courir, sans heure anticipée, j’improvise le parcours. Pour moi, courir est l’antidote aux fonctionnalismes, l’expression d’un instinct animal à assouvir. Certains ultras comme la Diag’ ne m’inspirent désormais qu’à en être finisher sans aucun objectif de chrono ; mais il est évident qu’une course sur route implique une dynamique dans une gestion optimale. Les variations dans les formats comme les objectifs, permettent de maintenir au long court, sans jamais être blasé ni blessé, les plaisirs et bienfaits du running. Ne viser que des chronos, et sur un même type de format, conduit en revanche à maints écueils… Une offre étoffée – ici comme hors Run – permet des choix fondés à plusieurs niveaux :
– Un positionnement sur la base de différents critères affinés, comme la qualité des organisations, les parcours proposés, les prestations, les valeurs véhiculées ; et j’ai ainsi pris mes distances avec 2 organisations…
– Une flexibilité qui, outre les grands rendez-vous, permet plus d’improvisations par des inscriptions de dernière minute sur de nouvelles ou plus confidentielles épreuves, voire de remplacer des annulations. (Cas du trail LesQuilibres à la place de l’urban-trail Bénédictin, pour conclure l’année).
– Une harmonisation plus fine de la progression annuelle alternant la variation des efforts – fondamentale ! -, la diversité des formats montagnes comme routes ; ponctuer une solide base de foncier avec des poussées.
– Une ouverture aux altérités, peuplements et territoires ; une part de renouvellement ; une exploration des ailleurs, des partages originaux, des liens nouveaux…
La qualité d’Homo Currens pourrait sauver ce 2ème quart de 21ème siècle mal engagé
Le running reste vital dans une société qui se sédentarise, mais qui réifie aussi et cherche à monétiser toute activité. Au tournant du quart de 21ème siècle, le trail a l’ambivalence du « Pharmakon » de la Grèce antique, à la fois remède et potentiel poison : à la massification de la culture dans les années 60, correspond celle du running aujourd’hui, triomphe de l’animal Laborans (voué à consommer) sur l’homme de la Poiésis (élaboration intelligente et sensible) et de la Praxis (action civilisatrice). Dans « La crise de la culture », 1961 – aube de l’histoire du running quand le Néo-Zélandais, Arthur Lydiard, inventait le jogging -, Hannah Arendt fait l’analyse d’une brèche culturelle majeure au 20ème, transposable dans le monde de la course à pied actuel : le socle des valeurs du running s’est consumé par la consommation ; et la liberté de créer un recommencement positif est aliénée par la mondialisation marchande qui opère dès l’éducation ; mais l’Homo Currens – après sa longue constitution d’Erectus et avant même de devenir Sapiens -, ne se satisfera jamais d’un running loisir contre-nature… De même qu’au centre de l’éducation aurait dû rester l’oeuvre civilisatrice transmise de Maîtres à élèves, de même, au centre du trail devrait être la restauration de rapports sains (coopératifs et pas que compétitifs) des hommes et de la Nature qui les a faits, libérés de la propagande marchande et des conditionnements sociaux, aptes à éprouver positivement leur profonde nature dans celle du monde, sans trouble pour lui, ni pour eux-mêmes. L’Homo Oeconomicus pourrait ainsi ne pas parvenir à dompter ces natures – dont les mouvements définissent la vie, marcher et courir s’avérant l’essentiel de l’être humain, Cf. l’icône de l’art du 20ème siècle, « L’homme qui marche » de A. Giacometti, et celle du danger de l’oppression sociale « L’homme de qui court » de K. Malévitch -, au profit d’un Homo Sociabilis, plus altruiste et collaboratif… Le néo-traileur archétypal invoque à tout va « le dépassement de soi, des limites » ; encore faut-il connaître les réalités, les éprouver, en comprenant que cette volonté de puissance procède d’un élan sensible, poétique, imaginatif, qualitatif – et non formellement prosaïque et quantitatif – de la vie. « C’est par le dépassement de la réalité que l’imagination nous révèle notre réalité », Gaston Bachelard, « La terre et les rêveries de la volonté ». L’âme du trail et du running historique, comme celles de disparus qui en ont été de dignes pionniers tels ceux cités en intro, doivent nous porter et nous guider plus avant vers le meilleur du running ; c’est de son authentique et libre pratique de terrain, sur la base de passages humains de témoins, en de stimulants espaces, que viennent les meilleurs influx, émotions, pensées, partages en réelles présences, pour continuer une course vivifiante dans une dynamique positive au long cours. Que le trail du 2ème quart de 21ème siècle soit bon !
Texte et photos Daniel Guyot






















































