Le week-end d’après le Grand Raid Ultra Marin, je débarque au petit matin à Roscoff, dans la charmante ville de caractère aux belles pierres burinées d’histoire, celle de l’illustre ami Thierry Gallou, Président de l’UTMA (Ultra Trail des Monts d’Arrée), détenteur du plus grand nombre de fois Finisher à la Diagonale des Fous, – 17 ! -, devant Antoine Guillon, parmi les non résidents de La Réunion. Cap maritime pour une toute autre île, plus proche et humble, sur un trail hors du monde, chaque 1er week-end de juillet, en une perle de la mer dite de « ceinture dorée » (entre la côte de granit rose et la côte des légendes). C’était déjà complet quand j’ai pensé à m’y inscrire – comme un hic pour changer de la course de l’Ic l’an passé -, mais ma mise sur la liste d’attente a abouti favorablement ; une sacrée chance, car il ne me fallait pas rater ce rendez-vous vraiment très spécial…

Tout commence par un voyage qui fédère toujours plus sur une course devenant une épopée… L’embarcadère de Roscoff est très animé, qui va accueillir plus de 1 500 coureurs pour les tours de l’île de Batz. Il n’est plus question des horaires habituels des bateaux, mais d’une incessante rotation de plusieurs navires mobilisés… Le coureur a droit à une petite réduction du prix de son aller-retour, afin de saluer sa participation ; 1er geste d’accueil qui annonce la couleur d’une manifestation très chaleureuse. En cette 39ème édition, l’épreuve qui n’a cessé de croître discrètement, prend encore une nouvelle dimension. Pour bien connaître cette paisible île de longue date – ayant failli y prendre mes quartiers plus avant -, je suis impressionné, en ces lieux ordinairement si tranquilles qui n’ont rien à voir avec Bréhat, par la soudaine densité de fréquentation que provoque cette course ayant graduellement suscité un engouement sans pareil… Pour autant, tout se déroule calmement, sereinement, avec l’émerveillement que provoque un voyage initiatique vers le meilleur de la course à pied. Si ce n’est un petit arrêt au retrait des dossards très bien organisé – par segment de N° avec de nombreux bénévoles, donc aucune attente -, je prolonge le voyage par une rando bucolique d’une dizaine de km, parlant au passage aux propriétaires de mon ancienne maison d’une courte période. L’île n’est pas aussi spéculative que Bréhat non plus, et pas encore totalement livrée aux résidences secondaires. Toutefois, les résidents à l’année ne dépassant plus guère, en réalité, les 200 authentiques îliens (429 habitants d’après l’INSEE), ils ont de quoi s’inquiéter pour l’avenir, en tenant bon la barre… Mais ils font fièrement face aux aléas, gardent bien le cap, à la fois solidaires et ouverts. Le juste équilibre entre paysans et marins, les deux professions qui ont façonné en profondeur toute la Bretagne, permet encore la conservation d’une authenticité bien ancrée comme d’une forte identité des habitants. Batz sait accueillir tout en gardant son âme ; et cette course y participe de la meilleure manière.
Topo et météo
Je me suis positionné sur le format long dit « semi », appellation qui ne tient qu’à la distance de 21 km 250, car en réalité il s’agit plutôt d’un trail, vu la nature des sols dont beaucoup de portions de sables, quelques roches et racines, zones herbeuses, des ornières à foison, et 230 m D+ ; quasiment pas de plat – mais des faux qui demandent moult relances – et très peu de voies bitumées, si ce n’est au début et à la fin, au bourg où sont donnés les départs et jugées les arrivées… Parcours très plaisant, ludique à souhait, mais un peu technique et physique au regard d’un « semi » standard ! Autant dire qu’entre des berlines de courses sur route, et de légères chaussures de trail dynamiques, il me semble que ces dernières seraient plus appropriées… Dans tous les cas, mieux vaut oublier les carbones ! Les bretons disent qu’il fait très chaud en ce dimanche 5 juillet (inaugurant la survenue d’une nouvelle canicule annoncée), mais je sens néanmoins une bonne brise marine bien fraîche. C’est agréablement tempéré pour courir sans souci. Rien à voir avec le climat étouffant à Vannes dimanche passé… « Batz, c’est beau comme un été », chanson de Melaine Favennec, légende de la musique bretonne, décédé quelques jours après ces tours de l’île 2026, le 13 juillet, à 75 ans.
Un encadrement aux petits oignons pour un déroulement qui tourne rond
Il s’agissait plus pour moi d’un footing de récupération active en mode diesel de bateau, après les 175 km UM, qu’une vraie compétition ; cependant, à la faveur de bonnes conditions générales de course, me sentant très facile, porté par les éléments, emporté dans le flot des coureurs…, j’en termine néanmoins 1er de catégorie d’une assez longue liste. L’organisation est très bien rôdée ; les bénévoles – « Team des rouges » bien distinctive ! – constituent une équipe étoffée, en cohésion, et efficace ; la signalétique sur le terrain est parfaite ; les ravitos et épongeages, vraiment très nombreux… Sans parler des brumisations et jets assurés avec bienveillance par la population visiblement impliquée, enjouée et admirative, au fil des petits hameaux et écarts traversés. Toute l’île vibre à l’unisson, sur l’évènement. Les encouragements fusent de partout. Tout est fait pour le confort des coureurs et la sécurité, mais en permettant également aux innombrables spectateurs d’assister sereinement au spectacle animé par un important plateau d’élites remarquables. Sous les chapiteaux d’arrivées, rien ne manque pour rassasier les arrivants, en boissons fraîches et chaudes, divers fruits frais à volonté, cakes bretons, etc. De la grande qualité ; de la convivialité. On sait généreusement recevoir, ici ! Le speaker avisé, personnalise ses commentaires à l’endroit des coureurs, pour lesquels on sent une attention générale, du respect. Outre les récompenses au scratch, le 1er de chaque catégorie reçoit une belle médaille avec inscription « J’ai gagné le semi marathon de l’île de Batz dans ma catégorie », ainsi qu’un lot de produits locaux, dont – et il n’y a donc pas qu’ILOP La Réunion qui le fait sur terre -, des sardines de choix, mais ici locales et avec une bonne huile, et non ces populaires marocaines de base, plat du pauvre d’1 euro sur le caillou de l’océan Indien ! (Ce n’est pas si courant en Bretagne de récompenser ainsi les catégories…)
Un cadre naturel d’exception
Les tours de Batz se distinguent d’abord par la sublime nature des paysages qui inspirent la pureté originelle du monde, et sont magnifiques d’un bout à l’autre, ornés d’agapanthes, d’hortensias, de mimosas, de buissons d’anis sauvage, et autres merveilles végétales colorées comme odorantes. Cette exubérance romantique contredit l’austérité granitique et ses lambeaux herbeux défiant l’aridité. On a, de manière plus intimiste, un air du trail de Rodrigues, dont la même gentillesse des habitants en rapport avec le génie particulier des lieux ; un Éden breton de la course à pied hors stade ! Le circuit suit globalement le tour de l’île, sauf au nord entre Porz Gwen et Penn Ker Gwaler où les chemins de traverses manquent, soit 1 km 8 d’éloignement de la côte pour une incursion vers le centre. Seule, la sauvage extrémité ouest, Penn an Enez, est évitée. Pointe Est, on contourne le fameux jardin tropical qu’une récente tempête hivernale a un peu malmené, mais qui reste résilient… Côté terre, Batz demeure un grand jardin, résistant bocage méticuleusement travaillé par une agriculture ancestrale de légumes ici plus précoces que sur le continent ; après avoir vécu du goémon, Batz est devenue célèbre pour ses savoureuses pommes de terre poussant généreusement dans des terres sablonneuses, où les traileurs pestent de s’y enfoncer en déplaçant des nuées de poussières qui font aussi râler les suiveurs ; même s’il ne reste plus qu’une dizaine de producteurs, l’île en exporte près de 2 000 tonnes, outre les choux-fleurs, échalotes, fenouils, salades, persil, carottes, – dont une grande part bio – bref, tout ce qui concourt à la bonne alimentation du coureur ! Côté mer, les belles criques bordent un océan moiré, percé de rochers au gré des marées, parsemé d’îlots toujours à flots… Les plages d’un blanc immaculé sont faites de sable granitique très fin recélant des poussières de quartz qui luisent aux rayons du soleil. Les « chatons ou queue de lièvre » recouvrant des steppes littorales, s’agitent aux brises en semblant imiter le remous moutonneux de l’océan. Tout le monde est unanime sur l’expérience envoûtante de courir autour des jupons de Dame Batz faits d’un rare tissu patchwork, de bas volants en vagues dentelées, la belle étant rehaussée d’un noble clocher avec à ses pieds ce si joli drapé, intégralement circonscrit par les danses étincelantes des coureurs multicolores, bijoux d’un jour qui jouent avec elle, la parant d’éclats…
Une grande convivialité
J’aurai pu en voir, du beau monde ! C’est un plaisir de retrouver la persévérante paimpolaise au très bon esprit, Corentine Savidan, cette enjouée sociétaire de « Terre de Runners Lannion », qui vient de faire le 42,195 km de la Transléonarde (marathon du Finistère) la semaine passée. Un point commun pour nous à Batz : on en a dans les pattes avec ce dernier week-end bien rempli en cavalcades, et à l’évidence sans une récup’ de fond optimale, mais on s’en fiche bien… Un modèle, cette passionnée du hors stade, une adorable coureuse à tous points de vue. « T’en fais pas, je suis marathonienne, moi ! », qu’elle lance en rigolant à sa copine en allant prendre le départ du 10 km qu’elle finira en effet honorablement. Je discuterai un moment avec les sympathiques copains Hamon de ma catégorie, Jacques de « Courir à Morlaix », et Éric de Landivisiau, habitués à figurer en très bonnes places ; désolé de leur avoir grillé la politesse sur ce coup là. Ils sont très fair-play. Sur le bateau du retour, ce sera avec le 10ème du semi, Gaël le Moing (M0 du SPAC), que nous discuterons de La Réunion. Comme moi avec le maillot, il arbore le débardeur GRR pour avoir couru la Diag’ 2025 en 45 heures. C’est aussi une manifestation particulièrement amicale que cette course de l’île Batz, fédérant l’expression de bonnes énergies, et imprimant de magiques souvenirs… Peut-être que le fait d’y aller et d’en revenir en bateau, constitue un sas transitionnel de voyage partagé dans les meilleures dispositions, apaisant. Oubliés, les parkings bondés et les voitures impatientes (comme à la pointe de l’Arcouest pour aller sur Bréhat), les impulsions sociales irréfléchies, sans maîtrise ; on recouvre des valeurs humaines, une pacification des rapports aux altérités, une respiration, un rythme naturel, l’ouverture à une particulière poésie dépassant l’ordinaire prosaïque du monde ; 1ère préparation physique et mentale avant l’échauffement classique, on s’en retrouve d’emblée déconnecté de tous les travers sociaux pour savourer pleinement l’essence d’une course insulaire unique qui a l’art de nous capter intensément. Et on peut vivre une très belle expérience de liberté par la course, délivrée de toute pression. (Sauf de celle qui mousse, car on peut trinquer joyeusement derrière l’arche d’arrivée…)
Une solidarité inclusive
Un dispositif particulier d’accompagnement festif a été prévu pour le doyen de la version 10 km, Harold Dirou, Master 9 (80 ans), de « Courir à Santec » qui en termine en 1 h 25. Contrairement à d’autres endroits, ici, on vénère les anciens ; et tout le monde se côtoie sans quelque frontière générationnelle, ou autre. J’étais d’ailleurs étonné de me retrouver à discuter avec de petites jeunettes pros, le plus naturellement du monde. Harold est entouré d’une joyeuse bande le glorifiant, qui arbore des bouquets de ballons assortis avec les maillots du club, et portant une pancarte avec la photo portrait du champion increvable. À noter qu’un temps limite avait été donné pour chaque tour, 1 h 15, mais que dans les faits, alors que cette barrière horaire a été largement dépassée, tous les arrivants « hors délais » ont été néanmoins dûment classés… (La plateforme Klikego a donné les résultats en direct sur le Net.) Et je rappelle que chaque catégorie reçoit ici le même égard ! L’Ultra Marin pourrait s’en inspirer…
Un lien insulaire avec La Réunion
Avant même la présence de quelques coureurs des Mascareignes sur ces courses – j’en fais partie, et n’ai pas été sans remarquer le Mahavali jusqu’ici -, sans compter tous les locaux qui ont participé dans l’autre sens au GRR, ce lien entre nos îles est d’emblée incarné par le Kaf’ réunionnais installé depuis des années sur Batz où il est devenu une figure incontournable : Jean Pierre Lardy. En effet, le célèbre postier aussi atypique ici que celui de Mafate, s’avère également le photographe des manifestations sportives bréatines. Mais il en va également d’une forme de parenté des lieux, du socle même, par-delà les espèces tropicales communes qu’un micro climat favorable notamment dû au courant marin chaud, le Gulf Stream, permet. Ici, notre odorante longose n’est pas une peste. Le jardin Georges Delaselle abrite des végétaux exotiques venus du monde entier. « Où l’on comprend que Batz a des airs d’Outre-Mer », est écrit en grand à l’expo permanente au niveau de l’étage de vie des anciens gardiens du grand phare achevé en 1836 – début du combat qui conduira à l’abolition de l’esclavage à La Réunion -, symbole ici d’un nouveau monde qui transformera la vie des misérables îliens bréatins… C’est avant tout de nos histoires communes dont il est question, forgées par des hommes particulièrement forts et courageux, dans des conditions initiales précaires. Ces origines et destins nous réunissent en profondeur. La Réunion n’a plus à douter du « Là-Batz » – titre du beau roman de Guénaëlle Baily-Daujon, une envoûtante découverte de l’île – si j’y suis…
Epilogue
Lorsque le sympathique speaker qui a souligné mon état de « multiraidiciviste » – ainsi baptisé par un journaliste finistérien à Ouest-France ; salut Manu, je passe ton bonjour à ton département d’origine ! – de la Diagonale des Fous, m’a tendu le micro, j’ai d’emblée déclaré mon intention de revenir l’an prochain, pour la 40ème édition ! Je connaissais la Batz intimiste, pas celle qui s’ouvre ainsi à cet incroyable rituel depuis des lustres, début juillet, et sans grande publicité – à la bonne franquette -, à cette folle journée, grouillant à ce point de monde comme un festival, associant plagistes en nombre, coureurs en masse, leurs familles et amis, tous les habitants… Je félicite sincèrement l’organisation, son dévouement sur tous les plans, son efficacité, sa générosité, sa passion à fédérer sur tous les horizons, à partager cet Éden du courir ensemble insulaire ; bravo aux coureurs, performers, comme amateurs. Amis sportifs des îles Mascareignes, le « semi de Batz », c’est si Bath ! N’hésitez pas à venir y « Bat carré » !
Les résultats :
On y observe la suprématie du S/L Stade Lesneven, devant le ST Pol du Léon AC. Compte tenu de la nature du terrain, du dénivelé, des relances nécessaires, il convient de souligner la performance au top des vainqueurs ; le 10 km en 32 min 58, et le semi en 1 h 13, c’est vraiment du très très haut niveau ! En effet, Tom Prigent, 23 ans, entraîné par Philippe Corre, court le 10 km route en 30 min, le semi en 1 h 04. Quant à Franck Le Ven, 34 ans, adepte de l’endurance, il affiche 2 h 24 au marathon… À Batz, on n’est pas dans une « course quartier », très loin s’en faut ; les têtes de courses y sont hyper performantes, cependant que derrière, les amateurs trouvent aussi pleinement leur place.
Les podiums :
Format 10 km
Masculin :
Tom Prigent S/L Stade Lesneven
Julien Caron ST Pol du Léon AC
Vivien Majorel S/L Stade Lesneven
Féminin :
Le Guen Camille S/L Stade Lesneven
Élodie Mathien S/L Sables Etudiant Club Athlé
Faustine Pelle Plouzané
Format 21,250 km
Masculin :
Franck Le Ven ST Pol du Léon AC
Noé Caradec S/L Stade Lesneven
Romain Barras Ploemeur
Féminin :
Mathilde Lamer ST Pol du Léon AC
Margaux Le Douarin, Métro Athlé Antony
Élodie Muderhwa Les Blés d’Or
Texte et photos de Daniel Guyot