Elle décrira un premier cercle autour du Piton de la Fournaise ; un deuxième, rapproché, autour de ses cratères sommitaux ; soit, une cinquantaine de kilomètres et 1650 m D+, d’une part, en faisant le tour des cratères Dolomieu et Bory, et d’autre part, en suivant la crête de la Caldeira qui circonscrit l’enclos Fouqué, du « Nez Coupé Sainte Rose » au « Nez Coupé du Tremblet ». A moins d’avoir beaucoup de nez pour ne pas se perdre et déjouer les pièges naturels, plus moyen de mettre les pieds au-delà de ces deux Nez, le sentier de La « Cage aux Lions » qui descend à « Bois Blanc » et celui du « Tremblet » qui descend au lieu-dit du même nom, nous font un pied de nez… Coupés !

Trop exigeants pour les touristes, trop techniques pour les traileurs, trop sauvages pour la société contemporaine, trop boueux pour une modernité aseptisée, trop « roots » pour la vie virtuelle, trop isolés pour les connectés…, ni le Parc National, ni l’ONF qui les a fermés, ne sauraient avoir la volonté et les moyens de les entretenir… Seuls, de vieux dinosaures comme moi, y traînent encore… Dans le temps, j’avais osé imaginer une course suivant toute la Caldeira – tour complet de ce grandiose cratère égueulé vers la mer, né d’un gigantesque effondrement il y a près de 5000 ans – du Tremblet à Bois Blanc ; autant ne plus y penser de nos jours… S’agissant du tour des cratères sommitaux, la carte d’état des sentiers sur l’officiel site ONF, non actualisée depuis le 4 décembre, maintient l’enclos fermé. Pourtant, l’accès serait bel et bien autorisé par la préfecture depuis le 19 décembre pour un simple aller au belvédère sur le Dolomieu. Mais aucune indication n’existe non plus sur le terrain…

J’ai assisté aux éruptions de La Fournaise depuis 1985 ; l’accès y était libre, les randonneurs confirmés qui s’y rendaient étaient responsables, à l’écoute de la nature, passionnés ; et tout se passait parfaitement bien, en bonne intelligence. Depuis la mort d’un jeune de 22 ans, fin août 2003, suivie de procédures, ainsi qu’avec l’afflux massif de gens pensant voir un spectacle d’éruption aussi facilement qu’un grand écran dans leur salon, on peut dire que le volcan est devenu strictement l’affaire de personnes patentées… Et les plus expérimentés connaisseurs du massif, de longue date, ont été mis sur la touche…

Pourtant, le droit d’aller et venir sur la terre doit demeurer, la liberté d’évoluer hors des sentiers battus doit continuer d’exister… Et c’est avec une parfaite connaissance des zones de failles, d’effondrements, etc., que nous avons refait ce tour des cratères, l’ayant déjà personnellement parcouru plus d’une centaine de fois… (On peut s’étonner que le public soit amené, par une sente mal tracée, sur les bords instables du Dolomieu, alors que le côté Nord, désormais proscrit, du Bory, est demeuré solide ; que le terrain y est facilement praticable en dépit d’une pente plus sévère, et les appuis plus sûrs ; l’activité volcanique étant d’ailleurs plutôt orientée vers le flanc Sud … Autrefois, c’était un grand classique de monter tout droit au Bory, de contourner les cratères dans le sens inverse des aiguilles pour revenir par une douce tangente Est.) Autre curiosité contemporaine, la divagation de vaches à l’entrée de l’enclos ; il faut croire que les impressionnantes touffes de cheveux de pelée ne leur percent plus les panses…

Toutes ces considérations n’ont plus cours au-delà du « Piton Bois Vert » (IGN), ou « Piton de Bert » (ainsi nommé par Bory de St Vincent), dont il est possible de descendre le rein par un ancestral et très confidentiel passage cordé que la famille des porteurs Picard m’avait révélé. Je ne le conseille à personne : vertigineux et extrêmement dangereux du fait de blocs instables… Il permet d’accéder au fond de l’enclos, au niveau de l’arête d’une grande cascade de lave (coulées 2015) sur les grandes pentes… Mais nous continuons tranquillement en direction du Tremblet ; certes, le sentier est bien raviné ; les vieux rondins – posés, afin de franchir les marécages, par des agents forestiers sans doute déjà morts – ressemblent à des os délavés dans les lumières changeantes qui révèlent aussi des espaces fantomatiques dont de nombreux vieux cratères dans la lignée de « Puys Ramond », notamment ce fameux « Taïpoul » (orthographe IGN 1956), dit aujourd’hui « Taye Poule » ! La croix de l’autel Mano Séverin (1936-1986) puis celle près de la mare à Vieux Jean, à la mémoire du jeune Franck-Emile Bège (1948-1966), rappellent la potentielle hostilité des lieux. La végétation, encore préservée, y est très variée : Petits tamarins des Hauts, Ananas Marron, Branles Blancs, Verts, Gris, Ambavilles, Petit Bois de Remparts (aux jolies clochettes toxiques), Bois de Mapou, Fougères Arborescentes… Mireille cueille des framboises sauvages. Les sphaignes peignent de beaux tableaux sous-marins en des creux gorgés d’eau où l’on s’enfonce souvent dans une épaisse et poisseuse boue, même en cette période plutôt sèche au regard de l’ordinaire. Les oiseaux peu farouches, chantent ; les sauterelles des zones d’ocres steppes s’en donnent à cœur joie. Outre les passerelles métalliques pour remplacer les vieux troncs de Fanjan plus bas, afin de franchir de profondes ravines, une échelle avait été posée aux derniers entretiens du sentier qui remontent à longtemps déjà… Un confort au regard de la trace nature, originelle (qui disposait néanmoins, par souci de sécurité, d’un refuge à mi-pente, détruit sur décision de bureaucrates).

Et, faisant une pause en pointe du « Nez Coupé du Tremblet », cependant que les nuées cotonneuses s’évaporent pour nous ouvrir la vue sur le volcan et ses grande pentes, je ne peux manquer de penser à mon premier passage ici lors de la fameuse Diagonale pionnière de 1989, puis à ces traversées maronnes avec un chargement d’une vingtaine de kilos – par tous les temps – et dont les difficultés de la sente ne déroutaient pas, mais stimulaient tout au contraire l’esprit d’aventure authentique, cette puissance de la vie ancrée dans la nature, et les rêves matriciels ; une toute autre époque à tous points de vues, celle d’une Liberté Grande à aller voir au plus près les feux de joie du volcan sous les étoiles, ainsi qu’à arpenter tous ses flancs les plus sauvages…

Texte et photos Daniel Guyot

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Daniel Guyot est le recordman absolu en termes de Diagonales achevées. En trente ans de grandes traversées depuis la Marche des Cimes, il est le trailer le plus assidu. A 60 ans, Daniel Guyot aura passé la moitié de son existence à courir après celle qui affole son palpitant depuis trois décennies. Une certaine Dame Diagonale. L'histoire de La Réunion étant intimement liée à celle de la Bretagne depuis les origines, il n'est finalement pas si étonnant que ça qu'un Breton le soit également à celles du Grand Raid.

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