Depuis des décennies, les pelotaris du Chaudron sont installés au sommet de la hiérarchie nationale. Et internationale. Le fabuleux destin d’un quartier populaire de Saint-Denis, devenu aujourd’hui une référence planétaire. Immersion dans la marmite à champions.
En 1975, l’abbé Etienne-Dattas avait planté une graine de son Euskadi natale en faisant sortir de terre le premier fronton de pelote basque de l’île, érigé dans l’enceinte même de l’église Saint-Joseph Ouvriers, aux Camélias. A cet instant précis, l’homme de foi était certainement loin de se douter que quatre décennies plus tard, son semis donnerait autant de fruits.
C’est sur ce monument historique, ô combien fondateur – malheureusement mis en jachère par l’Évêché depuis trois ans – que « Doudou » Fontano a tapé ses premières pelotes. Originaire du Chaudron, le pionnier a logiquement regagné ses pénates quand le premier mur à gauche « made in 974 » a fait son apparition, dix ans plus tard, à deux pas de chez lui. Et depuis décembre 2014, cette cancha tropicale dont ils connaît chaque rebond, chaque imperfection, porte son nom. Là où trônaient depuis 1985 des lettres presque exotiques au regard d’un Créole, celles de feu Jean-Ybarnegaray, président-fondateur de la Fédération (FFPB), est désormais gravé à jamais le nom d’un binôme chaudronnais 100% pur canne. Bienvenue au temple Fontano/Welmant.
Une reconnaissance et un hommage des plus logiques au vu du parcours d’excellence sportive accompli par les deux géants que sont Frédéric Fontano (avant) et Jeannot Welmant (arrière), déca-champions de France à paleta cuir, dont ils demeurent l’une des références internationales depuis deux décennies. Grâce à ceux qui ont ouvert la voie vers les cimes, la structure du Chaudron peut aujourd’hui se targuer d’être la seule dans tout l’outremer – tous sports confondus – à posséder le label «Pôle France ». Une statistique assez incroyable quand on sait qu’à La Réunion, l’«Euskal pilota» – comme on la dénomme dans la langue de Lizarazu – est un sport de quartier. Il y a bien deux autres murs plus récréatifs, à Saint-Leu et à Cilaos, mais sur le caillou, le peloton de haut-vol a généralement les initiales du PC Chaudron floquées sur sa manche. C’est ce qui lui donne sans doute cette force de «Croire et Oser», devise chère au club.Il y a trois ans, au Mexique, théâtre des championnats du monde 2014, la pelote péi a réalisé un tour de force encore jamais entrevu dans aucune autre discipline sportive sous nos latitudes en alignant une équipe de France 100% Réunion. La team tricolore à paleta cuir étant composée de quatre joueurs (F. Fontano, J. Welmant, D. Welmant, M. Mangaman) tous issus du PCC, elle était même 100% Chaudron. Et était, au passage, revenue argentée de son trip au pays de la main nue.

Peyo Hiriart, dont l’identité laisse peu de place au doute quant à ses origines basques, coach national à Mexico, a pris en mains les destinées du Pôle depuis décembre 2012. Il ose le zoom encore un peu plus loin. « Les quatre pelotaris présents au Mondial habitent à 300 mètres les uns des autres. C’est une certaine partie du quartier dont sont issus la plupart des joueurs », précise le CTN. Plus qu’un sport de quartier, la pelote basque serait donc un délire entre voisins au départ. C’est même une spécialité familiale à vrai dire au Chaudron. Les Mangaman, Welmant, Fontano, Clain, Mahabo, Apte, Ramin, Philigibert (…) qui martyrisent les murs du gymnase voisin depuis plus de trente ans, étaient tous cousins à la base avant de devenir frères de pala. Aujourd’hui, ils figurent parmi les palistes les plus redoutés au monde.
C’est dans cette maison-mère, située au 8 de la rue de la Gare, qu’ils ont tous grandi, une « raquette » en bois greffée dans la main, un casque vissé sur la tête et les paluches plongées dans la colle. Cette fantastique école de la vie, qui, au fil du temps, a fini par se fondre
totalement dans le paysage, au milieu des cases, pieds de bois et immeubles avoisinants, est encore une autre singularité. Et probablement l’une des raisons principales de cette réussite sportive et éducative incontestable.

La Porte est toujours ouverte

« Au Pays Basque, les frontons sont dans le centre-ville, à côté de l’église en général, mais les murs à gauche sont souvent en périphérie. Ici, il est au coeur du quartier ! Et la porte est toujours ouverte… », entrebaille Peyo, le natif de Bayonne, pour qui les murs de France – et de Navarre – n’ont plus aucun secret.Après quatre années passées à mitonner son cari dans la marmite à champions du Chaudron, le zorey d’Euskal Herria n’en est plus vraiment un. Éducateur dans l’âme, il a saisi assez rapidement les difficultés sociales dont pouvait être victime une bonne partie des postulants au Pôle. Il livre une théorie sensée sur l’attirance de la jeunesse chaudronnaise pour ce sport de brute pratiqué par des gentlemen en pantalons blancs. «Certains ont besoin de chasser quelque chose qui fait mal depuis des années. Or, la paleta ou la pala corta sont des instruments qui permettent vraiment de se défouler. En une heure, on peut évacuer toutes ses frustrations.» Ceux qui n’ont jamais encore eu l’occasion de soupeser ces massues en bois pesant trois ou quatre fois le poids d’une raquette de tennis, peuvent toujours aller faire un test rue de la Gare (puisqu’on vous dit que le buffet est toujours ouvert). Ils mesureront ainsi beaucoup mieux la portée de ces mots.” Familia vasca “L’étiquette «exotique» qui pouvait jadis être accolée aux pratiquants réunionnais s’est aujourd’hui désagrégée. Elle s’est muée en profond respect de la part de la communauté internationale. Au début de ce siècle, la paire Fontano/Welmant avait créé un émoi sans précédent au Pays Basque en dominant les références nationales de l’époque dans leur jardin en finale du championnat de France. Le silence qui avait suivi ce succès fondateur en tribunes en disait plus long que n’importe quel discours sur le côté authentique de l’exploit. Aujourd’hui, après avoir épinglé dix titres nationaux à leurs palmarès, les deux seigneurs de la cancha, ainsi que leur descendance, font partie intégrante de la « familia vasca ». Et la réputation de cette pelote aux accents pimentés a depuis bien longtemps dépassé les frontières.La plus parlante des illustrations est sans doute celle de l’Argentin, Emiliano Skufca. Invité à participer au Master, en novembre dernier, le meilleur arrière de la dernière décennie n’avait plus perdu une partie internationale depuis 2008 et un revers contre Fontano/Welmant – tiens donc – en Coupe d’Europe. Mais en finale du M.I.P, saison 2, l’impensable s’est produit. Le Catalan d’adoption a fini par capituler sous les coups de boutoir appuyés du duo local Clain/Mangaman. Un symbole fort, Skufca incarnant jusque-ici la « bestia negra » absolue, le poil à gratter des pelotaris chaudronnais, qui s’étaient (presque) systématiquement cassé les dents sur le rempart ibérique par le passé. L’Espagne, qui domine la « paleta cuero » mondiale depuis plus de deux décennies maintenant, a toujours privé les cogneurs du PCC du seul trophée après lequel ils courent encore. Le Graal ultime qu’ils convoiteront de nouveau l’an prochain à Barcelone :le titre de champion du monde.Décomplexés par cet exploit en lettres majuscules, réalisé devant les yeux embués d’émotion de la grande famille chaudronnaise, Mickaël Mangaman, Luciano Mahabo, Jérôme Clain et consorts sont désormais conscients que pour se faire définitivement leur place au sommet de la hiérarchie mondiale, il faudra confirmer face à la furia catalane en 2018. Mais « Micka » et ses dalons sont programmés pour ça. Lors de la poignée de mois qui les sépare encore de l’échéance planétaire, chacune des pelotes qu’ils enverront valser sur les parois vertes de leur résidence secondaire les rapprochera encore un peu plus de l’objectif vers lequel ils tendent dans leur soif de conquête.Quand le Chaudron dominera le monde.

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Installé à la Réunion depuis 28 ans. Après avoir exercé onze ans comme journaliste au Quotidien de la Réunion, puis fondateur d’une agence photographique MozaikImages regroupant 95 auteurs dans l’océan Indien mais aussi au Japon et en Australie, Pierre Marchal a opté en 2005 pour une activité free lance lui permettant de se consacrer à son sujet de prédilection : l’être humain.

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