Il était une fois, quasiment en concomitance avec la naissance de Kilian, (et avant celle d’Alexandre Boucheix) la rencontre du joggeur et du montagnard, deux figures très éloignées l’une de l’autre. Même si des formes d’ultras existaient déjà aux USA, – comme dans une affirmation d’animalité, un coureur « pattes à terre », Gordy Ainsleigh, participa à une course équestre, la « Western States 100 » en parvenant dans les temps (moins de 24h) -, en France c’est La Réunion qui a lancé le bal avec la « Marche des Cimes » de 1989, initiée par des membres du PGHM, de purs montagnards parmi lesquels, Gilles Trousselier gagna la diagonale pionnière, comme la suivante. L’opinion, alors plutôt joggeuse, ignorant l’expertise confidentielle des montagnards, avait prévu une hécatombe. Il n’en fut rien, mais quand on regarde finement les stats, on observe le plus d’abandons chez les coureurs/joggers opportunistes, moins chez les tranquilles trekkeurs en montagne qui représentaient alors le plus gros des troupes.

Après une grande période de flirts, le mariage sera consacré par l’UTMB entre le coureur et le montagnard. Dans le couple formé, la part du coureur donne la primauté aux plans d’entraînement, aux coachs, à la vitesse en descente, au formatage d’un corps machine, surprotéiné – si ce n’est plus… – afin d’encaisser des contraintes naturellement inappropriées ; la nature du montagnard s’attache plus à l’adaptation aux éléments, à une solide expérience transmise par des générations, à l’autonomie, à la puissance ascensionnelle, à des formes de jouissances animales, à une nutrition naturelle, à l’écoute des sensations, à la liberté, à l’esprit d’aventures, à l’épanouissement. Ce mariage de partenaires si différents reste fragile, et, en dépit d’un récent engouement pour le trail, il demeure, d’une part, de vrais montagnards résolument tournés vers les aventures sauvages en altitude dans une autonomie totale tels les adeptes de la HRP (Haute Route Pyrénéenne, traversée des Pyrénées par les lignes de crêtes), de l’autre, des adeptes des courses sur route, avec les codes de l’athlétisme, et qui entendent se préserver des traumatismes du trail. Ces deux catégories, qui gardent leurs évolutions séparées, me conviennent à vrai dire beaucoup mieux que le trail…
Lorsque Kilian Jornet a semblé donner quelques signes de fatigue après sa longue cavalcade en duo avec Jim Walmsley, les commentateurs patentés ont vite cru que c’en était fini pour lui. Jim, l’homme le plus rapide du plateau, malgré sa prépa in situ, allait se cramer comme d’habitude sur le long accidenté (cf. sa « Diagonale des Fous »)… Certes, Kilian n’était pas dans un grand jour, mais même positif au Covid, – et avec une Sierre Zinal et une Hardrock 100 en vainqueur, dans les jambes -, il avait estimé être en capacité de faire la course. Se retrouvant dans un nouveau duo avec Mathieu Blanchard, ce dernier se jetait dans les descentes que Kilian se contentait de gérer pour ne pas trop décrocher dans les embardées. L’issue était prévisible : Kilian allait faire parler son expérience de montagnard dans la dernière montée (la « Tête aux vents »). On l’a vu s’y mettre en puissant mode sky-running, faisant une phénoménale différence, sans appel… Il n’aura pas eu besoin de trop forcer le trait dans la descente finale, les capacités à débouler de Mathieu Blanchard ne pouvaient suffire, même en abordant Chamonix dans un mode TGV…
Kilian nous a montré que contrairement aux idées reçues ayant même trompé les plus experts commentateurs du trail, l’Ultra se gagne aussi sur la montée par une nature de montagnard… Et cette dernière donne d’insoupçonnables ressources de dure à cuire… Son attaque royale dans la dernière ascension a remis tout le monde à sa place… Les kenyans peuvent ponctuellement le surpasser sur du court roulant – et dans un contexte particulier -, mais il faudra attendre pour que ce soit le cas sur l’Ultra au cumul de dénivelés important. Cette nature de montagnard permet d’encaisser aussi certains aléas sans jamais abandonner… (L’alpiniste n’a pas ce choix.) Comme dans les Tours de France (ou d’ailleurs) à vélo, il faut d’abord être un bon grimpeur, soit pour viser de bonnes places au général, soit pour assurer un objectif de finisher… Mais aussi pour préserver son intégrité physique, car miser sur la descente atomise vite le squelette, sans compter les risques de nécroses ou blessures diverses outre ligaments, tendons et muscles ; voire de chutes graves… Et dans un Ultra, à force de descendre trop vite les premières bosses, les montées qui suivent deviennent laborieuses…
Je connais des ultra-traileurs tel l’alsacien Laurent Rohmer, également adepte de la Diag’, qui améliore chaque année son temps à la “Swiss Peaks 360 km” (comme à la “Diagonale”), ne faisant que du dénivelé sans travailler la vitesse sur du roulant, sans s’affoler en descente.
L’apprenti jogger parigot de 2014, après une vie de fêtard, bossant comme chef de projets informatiques pour une grande multinationale française à Paris, Alexandre Boucheix, alias « Casquette verte », tout en s’entraînant essentiellement en plate Île de France, adopte résolument une attitude de pur montagnard : pas de coach, pas de plan d’entraînement, de la liberté grande…
Perso, j’étais initialement un montagnard ayant fréquenté Chamonix à la vingtaine, féru de ski en pentes raides, adepte à La Réunion de doubles traversées de l’île, bien chargé pour une totale autonomie, avant d’être finisher des 26 Diagonales répertoriées par Runraid. Même en étant une petite nature, quand on est adapté à la montagne, finir la Diagonale est plutôt facile. En ayant fait de manière anecdotique dans ma jeunesse du 36 min au 10 km et du 1h16 au semi, il est probable que si je m’étais orienté vers la vitesse en trail, non seulement j’aurais connu des abandons en Ultra mais je ne courrais plus à mon âge… Quand j’arrêterai l’Ultra, je compte encore faire des sommets ; à 70 ans, l’ami Marc Batard ne s’en lasse pas, loin s’en faut… Certes, l’exceptionnel Marc Olmo continue l’Ultra à 73 ans mais sur des terrains moins techniques qu’à La Réunion où il avait préféré s’arrêter sur le volcan au vu du chantier depuis le départ à Saint-Philippe, même pour lui qui bossa dans les cailloux… S’agissant de longévité, la meilleure alchimie course/montagne en Ultra me semble avoir été intelligemment opérée par Antoine Guillon qui poursuivra, à n’en point douter, sa déjà très grande constance dans l’excellence, en faisant encore beaucoup de chemin !
Kilian a été forgé par les Hautes Pyrénées très accidentées. La Réunion ayant des sentes confortables – même si les marches fatiguent, les appuis sont relativement faciles -, c’est sur les sommets pyrénéens que j’ai embarqué Mireille – vivant par ailleurs bourgeoisement sans s’entraîner… – pour dompter le vide, les pentes raides, le froid ; résultats : finisher de 3 dernières “Diagonales” alors qu’elle n’aurait jamais imaginé en terminer une seule… Les sentiers y sont autrement plus techniques et physiques qu’à La Réunion, soumis à des amplitudes climatiques plus marquées, incluant la traversée de névés facétieux, des glaciers, des pierriers en pentes raides, des passages gazeux, des appuis fuyants… Brouillant les pistes entre le ski-alpinisme et la course à pied, Kilian a avant tout des talents d’alpiniste ; dans les « montagnes à vaches » roulantes de l’UTMB, ses exceptionnelles ressources de montagnard font clairement la différence avec facilité… A de bien moindres niveaux, ceux qui entendent néanmoins finir avec aisance un Ultra, peuvent utilement s’inspirer de cette leçon donnée à l’UTMB, rapportée à leurs possibilités, plutôt que de s’en remettre aux coachings en vogue, et autres recettes miracles à courtes vues…
Né d’une confrontation initiatique d’endurance avec l’animal en milieu naturel, initié en compétition humaine par des militaires de haute montagne via les cimes de La Réunion, perpétué au haut niveau par des hommes pétris de grimpes aux sommets (Kilian se hisse au point culminant des Pyrénées, l’Aneto, à 5 ans…), l’Ultra reste fondamentalement une affaire de montagnards aguerris (ayant souvent des records d’ascensions), aptes à inclure dans leur pratique aux influx animaux, une notion de vitesse ; l’inverse est loin d’être aussi concluant… « Casquette Verte », se forgeant un esprit de montagnard en région plate et urbanisée, pourrait le démentir sur la proche “Diagonale” – 82ème lors de l’édition 2017, 18e en 2021, le coureur vise un top 10 cette année -, par son affranchissement des codes, n‘écoutant que ses sensations dans l’exercice d’une jouissive liberté, la base de l’Ultra… Comme quoi, dans ce mariage déséquilibré entre le vieux montagnard et le jeune coureur, ce dernier partenaire, dominé, pourrait se rebiffer par des montagnes d’efforts, en tirant la langue (selon le rictus d’arrivée d’Alexandre Boucheix) ; mais en l’absence de Kilian Jornet sur la Diag’ 22, et sans pouvoir rivaliser non plus avec le beaufortain François d’Haene… Néanmoins, pourquoi pas une arrivée de « Casquette Verte » main dans la main avec Courtney Dauwalter dans le top 10 ?
Bravo à nos vaillants amis réunionnais discrètement finishers de l’UTMB 2022, Nicolas Allou, Grégory Billon, Stéphane Chabazian, coureurs du quartier de La Montagne (évidemment)… Bonne “Diagonale” à Grégory, une valeur sûre ; et bons TDB à Nicolas et Stéphane !

Texte Daniel Guyot
Photo Pierre Marchal et DR

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Daniel Guyot est le recordman absolu en termes de Diagonales achevées. En trente ans de grandes traversées depuis la Marche des Cimes, il est le trailer le plus assidu. A 60 ans, Daniel Guyot aura passé la moitié de son existence à courir après celle qui affole son palpitant depuis trois décennies. Une certaine Dame Diagonale. L'histoire de La Réunion étant intimement liée à celle de la Bretagne depuis les origines, il n'est finalement pas si étonnant que ça qu'un Breton le soit également à celles du Grand Raid.

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