Malgré l’organisation des championnats du 10 km réunionnais – réussite des illustres frères Prianon, qui est à saluer dans la foulée du renoncement Diagonalesque -, force est de constater que c’est La « Marche des Cimes » qui aura marqué sportivement ce week-end… 31 ans après la toute première édition, même lieu même heure, la deuxième allait enfin pouvoir se tenir. Dès 4h30, se faisait la remise officielle des dossards, et les flashs crépitaient de nouveau pour la photo générale au Barachois.

Deux générations de traileurs sont là : celle du 2ème millénaire, des années 2020 ; et celle du 1er, des années 80. Une constante au regard de la dernière Diag’ : les « Gwenn ha Du » flottent dans l’air électrique ; Guyot le vieux grognard, et Moisan le jeune va-t-en-guerre, sont bien là, comme annoncé dans le journal Le Quotidien de la veille, qui vont s’élancer à 5h10 pétantes en ce 10-10-20, au son du biniou sur fond d’applaudissements de la foule de groupies en délires au rang desquelles Mireille Vélia-Toussaint et Odile Sabattié, se font particulièrement remarquer (dans le respect des distanciations sociales qui tient la masse du public à l’écart). Traversée de l’île en vue, longue et complexe comme cette dernière phrase… Ils remontent en courant les Champs-Élysées Dionysiens, tout éclairés rien que pour eux, avec une prestance dionysiaque qui annonce la couleur… Les prestigieuses avenue de la Victoire et rue de Paris, de la plus grande ville d’Outre-mer, leur sont dédiées. De flashis éboueurs matinaux en sont éblouis qui encouragent chaleureusement les coureurs. Ces derniers atteignent le pied de la première grande ascension, La Providence, dans un temps providentiel qui défie d’emblée la feuille de route du jeune 1er, cependant que le vieux n’en a pas, guidé par son expérience de « multiraidiciviste », nom que lui a attribué le plus grand journaliste sportif de l’île, Emmanuel Guermeur. Les deux hommes de tête restent ensemble jusque les hauts du Brûlé, mêlant leurs voix aux chants des coqs avec la levée du jour, parlant de toutes autres choses que de trail et MdC. On dit qu’il s’agissait de confidences entre hommes bien élevés ; car au plan purement sportif, Moisan étant habillé de la tête aux pieds en François d’Haene, on a déjà tout compris, pas la peine d’en discuter ; l’ambiance musicale de la Diag’ est bien respectée en la présence de La Diva de l’île, Emilie Maillot, – collègue artistique de Guyot – qui a prévu une haie d’honneur comme à Montvert les hauts ; chauffé à blanc, le premier étage de la fusée va alors se détacher, laissant le vieux satellite de la Diag’ sur son orbite de croisière dans une trajectoire qui lui est si familière. En pilotage automatique, défilent, Camp Mamode, Croisée BDN, le gîte et la plaine des Chicots, le rempart de Salazie avant la sévère descente de la vertigineuse paroi du Kilomètre Vertical qui impressionna tant Bory de St Vincent en 1801 et tua le champion néerlandais Guus Smith, lors de la Diag’ 2012. L’immense champion, Christian Jobert, dû y arrêter ici sa Marche des Cimes 89 pour chute. Les bretons y jouent de la plus grande prudence en ménageant leurs fibres musculaires, sollicitées comme les cordages de vieux gréements ; ils ont le vent en poupe. Mais en pied de cime de la Roche Écrite, « Attention à la marche ! », pour ne pas tomber dans le profond fossé qui longe la route de Mare à Martin menant à Grand Ilet. L’ancienne pompe à côté de l’église permet de faire le plein en eau fraîche cependant que le soleil commence de chauffer sur le coup des 10 h. Ils suent mais l’odeur du cochon dans les parages reste quand même un peu plus forte… En montant vers le Bélier, au détour d’un virage, Guyot a la surprise de se retrouver juste derrière son compère, qui pourrait être son fils… Et voilà donc que, contre toute attente, ces deux bipèdes si différents et que près de 25 ans séparent, se retrouvent à 25 m l’un de l’autre, après 30 kilomètres de courses et 2500 m D +… Guyot va-t-il trop au galop ou Moisan fait-il semblant ? A priori, le jeune breton a chaud dans ses oripeaux de pro estampillés d’un sponsor de sa ville d’origine, Lamballe, alors que le vieux, légèrement fagoté, se retrouve dans son élément en cet îlet rustique spécialisé dans l’élevage d’animaux. Au Col des Bœufs, justement, le temps est toujours radieux qui permet une sublime vue sur tout le cirque ouvrant les bras à tous les coureurs de bonne volonté. Les randonneurs sont intéressés par cette course dont les dossards portent le même N°, Guyot ayant cédé en héritage à Moisan l’un de ses deux carrés de tissu phosphorescent de 1989, et qui arborent le 142. (Il avait demandé le 421, mais ça faisait quand même trop jeu de comptoirs des bars bretons)… « Y’en a encore beaucoup derrière ? » Oui, 142, répond malicieusement Guyot « mais ils sont très loin à la ramasse, et on se demande s’il n’y aurait pas une épidémie dans la troupe. » Des pestiférés allaient quand même envahir le cirque malgré l’annulation de la Diag’ officielle ? Marla atteint, le robinet rend encore bien service ; puis vient le col du Taïbit aux enivrantes senteurs de Mimosa. A la route de l’îlet à Cordes, surprise de taille : les groupies du matin sont là qui ont improvisé un ravito à la mode Diag. « Arnaud est passé y’a juste 5 minutes », lancent-elles à Guyot qui avale volontiers la moitié de banane laissée par son compère. Bras-Sec, les groupies sont encore là qui viennent de libérer le champion. Quoi, une jeune élite sportive de l’île, Nathalie, vient de le prendre sous son aile pour l’envoyer en l’air du Kerveguen, au km 65 et 5500 de D+ ! « Je viens de le laisser il y a 5 minutes au sommet », confie-t-elle à Guyot en commençant de redescendre ce mur, ponctué d’échelles et de filins métalliques, tant redouté à la Diag’ officielle. Considérant qu’il est dans la nature du breton d’être surveillé par la gente féminine, assurant en particulier la conduite des brouettes à bourrés, le Comité Directeur décide de ne pas pénaliser cette assistance. Fidèle à ses principes de vieux loup solitaire, Guyot marchera seul d’un bout à l’autre, sans hurlerie. A la montée du soir, une des plus belles vues s’offre aux coureurs sur la crête Kerveguen. Derrière eux, le Piton des Neiges sort empourpré du soleil couchant au-dessus d’une mer de nuages soyeuse ; devant, leur cap, le lointain massif du volcan dessine un relief d’estampe japonaise. Mais, une ombre aux tableaux : Guyot a perdu son Gwenn ha Du qui était accroché au cul de son sac à dos, ce qu’il perçoit comme un signe l’invitant à une plus grande prudence, cependant que Moisan, comme revigoré par sa rencontre, s’envole dans les descentes techniques de Bras-Chanson, au fatras de pierres nappées de boue – et où c’est tout un art de rester debout – son terrain de prédilection. A la plaine des Cafres, seul point d’assistance initialement prévu par les bretons, la nuit s’est bien installée avec sa brume et sa froideur. Il fait un temps de trail à ne pas mettre sa peau dehors. La température descend cependant qu’il faut grimper… Sous un ciel bien étoilé – perdu dans ses pas, on se prend à penser parfois que l’un d’elle serait en réalité une lampe frontale… -, il leur faudra remonter jusqu’au point culminant de leur périple, l’oratoire Sainte-Thérèse perché à 2450 D+, via le Textor où ils seront tous deux en proie à des erreurs d’aiguillage déstabilisantes, du fait de défrichages par les éleveurs et de marquages anarchiques. Solitude absolue en un vaste espace basaltique silencieux et déserté… La descente dans la Plaine des Sables les plonge littéralement dans une autre planète austère ; ils emprunteront la « Griffe du Diable » – nom bien approprié – avant de retrouver la RF du gîte du volcan et de rejoindre le parking Foc-Foc. A crocs de cette aventure, les groupies sont encore là, apparaissant telle une soucoupe volante dans un sombre univers tout minéral. Cependant que Guyot, sortant de sa condition de bête lunaire au coup de mou, retrouve un peu de chaleur, Moisan l’appelle au téléphone : « Suis perdu dans les hauts de La Crête, comment descendre, 1% de batterie ». Juste le temps pour Guyot de dissuader l’éclaireur désorienté de persister dans l’erreur, et de lui expliquer au plus concis et précis ce qu’il faut faire pour qu’il retrouve le bon sentier… Le Gwenn ha Du perdu, c’était donc ça… Et pas que, car les deux compères ont eu la même difficulté à retrouver le début de la grande descente après Foc-Foc, 20 minutes pour l’un, une demi-heure pour l’autre, à tourner en bourrique au bord de l’enclos volcanique sans pouvoir prendre la bonne coulée…

Servir de message

Les bretons qui n’ont rien de « culs de plombs » – et savent, comme leur hermine noble et courageuse, déjouer les pièges – constatent que ces vitrines du Parc National se brisent vite à l’épreuve des terrains délaissés… Il est capable de planter un poteau indicateur aux belles lettres pour un sentier effacé… La délicatesse des multiples orchidées qui bordent la longue trace plongeant vers la mer, tranche avec le frais labourage des pans de terre entre les racines d’un humide sentier à batraciens, littéralement pétri par le psychomotricien kamikaze… Très sobre avec l’alcool pour un breton, Moisan n’en a pas moins une très bonne descente en montagnes… C’est tout le contraire pour Guyot qui, ne se dispensant pas de forts breuvages, n’a en revanche jamais suivi ce mode pro de se jeter dans les pentes, estimant que s’il avait descendu ainsi, ses abattis n’auraient sans doute pas supporté de finir 25 Grands Raids, plus Passe-montagnes, Raids 974… Cette longue descente n’est pas aussi grasse qu’à l’ordinaire et le temps reste sec ; (on dit en Bretagne qu’il ne pleut que sur les cons)… Au fil des 8 derniers km roulants, les bretons envoient du lourd, rejoignant le Baril avec encore une bonne réserve de carburant dans leurs moteurs… La première phase de l’annuel contrôle technique de Guyot, ordinairement validé par la Diag’, semble OK. La rutilante et rugissante machine Moisan est encore trop récente pour nécessiter ce CT.

Le relevé chrono, attesté par un suivi Sigfox – d’après les croisements des données satellitaires, on est en réalité à près de 7000 D+ pour environ 125 km, erreurs d’aiguillages comprises -, ainsi que la remise des prix, se font à l’arrivée selon un protocole collégial fixé par Mireille Vélia et Odile Sabattié. Le ravito final se fait au restau du « Cap Méchant », célèbre site des départs du Grand Raid, avant celui de Saint Pierre. Carry camarons et bœuf-carottes seront appréciés sous les vacoas en bord de mer. Les Finishers reçoivent en outre des cadeaux reconstituants, ce qui est d’autant plus appréciable que les inscriptions étaient gratuites, mais sous conditions exigeantes : avoir fini au moins 5 ultras dans les 40 premiers pour les moins de 40 ans ; avoir terminé au moins 25 Diagonales pour les plus de 60 ans. Le tee-shirt rompt avec l’individuel « J’ai survécu à la Diagonale » au profit d’un retour à « NOUS avons survécu à la Marche des Cimes ». Les résultats rapportés à l’édition précédente, le jeune Moisan se classe 10ème avec un temps de 22h20, le vieux Guyot 33ème avec un temps de 27h22, lui qui ne fut que 98ème dans sa jeunesse dégingandée avec gros sacs et pannes de lampes… Force est de constater que ces 31 années d’entraînement pour mieux faire qu’à la précédente édition, auront payé : 7 heures de moins.

La deuxième édition de cette course à la fois pionnière et mythique aura rempli toutes ses promesses ; elle devient à ce jour le seul Ultra-Trail traversant l’île de La Réunion, à compter 100% de Finishers. Comme prévu, la « Marche des Cimes » 2020 n’a pas décimé, ne causant aucun trouble Covid à Mafate et permettant aux coureurs de terminer la traversée bien en forme.

S’effaçant devant l’invité vedette Moisan, – tout en préparant son re-décollage imminent pour la traversée Sud-Nord dans la foulée, accompagné de la groupie Mireille Vélia qui s’avère aussi être une championne – Guyot est satisfait que l’objectif principal de transmettre le flambeau des origines de l’Ultra-Trail à un digne héritier compatriote, soit pleinement assuré. Et derrière cet étonnant attelage, le jeune psychomotricien et le vieux prof aimeraient que cette traversée serve de message pour ne pas tomber dans les renoncements (voire les ressentiments) au prétexte de Covid, pour préserver solidairement la santé, actifs, sainement nourris, ouverts aux grands dehors, connectés à la nature, et surtout de bonne humeur…

Texte et photo Daniel Guyot

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